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Supprimer les emballages alimentaires peut augmenter l’empreinte écologique

L’emballage alimentaire est devenu l’un des symboles les plus visibles de la pollution industrielle. Films plastiques, barquettes, sachets et conditionnements individuels suscitent une opposition croissante, au point que leur suppression apparaît souvent comme un progrès écologique évident. Pourtant, un emballage n’est pas seulement une matière consommée : il remplit une fonction de protection qui peut éviter la destruction de ressources beaucoup plus importantes que celles nécessaires à sa fabrication. Supprimer cette fonction sans examiner ses conséquences peut conduire à un résultat exactement opposé à celui recherché.

Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, environ 1,05 milliard de tonnes de déchets alimentaires ont été produits en 2022 dans les ménages, la restauration et la distribution, soit 19 % de la nourriture disponible à ces étapes. À ces pertes s’ajoutent celles de la production et des chaînes d’approvisionnement. Or un aliment jeté représente également la terre mobilisée pour le cultiver, l’eau utilisée, les engrais, l’énergie, les transports, le stockage et les opérations industrielles nécessaires à sa commercialisation. Le gaspillage alimentaire détruit bien davantage que de la nourriture : il anéantit l’ensemble des ressources investies pour la produire.

Une étude publiée en 2022 dans Frontiers in Sustainable Food Systems a examiné le transport de concombres depuis l’Espagne jusqu’en Suisse. Dans le système étudié, le film plastique représentait environ 1 % des émissions de la chaîne d’approvisionnement. Son utilisation permettait cependant de réduire les pertes dans la distribution de 9,4 % à 4,6 %. Les émissions évitées grâce à la diminution du gaspillage étaient près de cinq fois supérieures à celles générées par le film protecteur. Jeter un seul concombre produisait dans cette étude un impact climatique équivalent à celui du plastique nécessaire pour en emballer 93.

Cette disproportion s’explique par une réalité physique élémentaire : quelques grammes de matière peuvent protéger plusieurs centaines de grammes de nourriture dont la production a nécessité des ressources considérables. Le bénéfice potentiel est particulièrement important pour les produits périssables ou dont l’empreinte de production est élevée. Viandes, produits laitiers, préparations réfrigérées et certains fruits fragiles peuvent bénéficier de conditionnements qui limitent les contaminations, les détériorations mécaniques ou la dégradation microbiologique.

L’industrie dispose déjà de techniques sophistiquées pour prolonger la conservation. Les emballages sous atmosphère modifiée contrôlent les concentrations d’oxygène, d’azote ou de dioxyde de carbone autour du produit. Les films à perméabilité adaptée modulent les échanges gazeux et l’humidité. Des dispositifs refermables ou portionnables limitent les pertes après ouverture. Une étude publiée en 2024 sur la viande de poulet a montré, dans les scénarios évalués, qu’une prolongation de conservation de six à quinze jours pouvait réduire fortement l’impact climatique global en diminuant les quantités perdues. L’emballage devient ainsi une technologie de conservation des ressources agricoles et alimentaires.

Mais cette logique possède son inverse. Une étude du programme britannique WRAP, publiée en 2022, a examiné cinq produits courants : pommes, bananes, brocolis, concombres et pommes de terre. Dans les conditions domestiques testées, l’emballage plastique apportait peu ou pas d’amélioration de leur durée de conservation. La vente en vrac permettait en revanche aux consommateurs d’acheter les quantités réellement nécessaires, réduisant simultanément les déchets alimentaires et plastiques. Les emballages imposant des lots excessifs ou des portions inadaptées peuvent donc provoquer davantage de gaspillage qu’ils n’en évitent.

La question écologique n’est donc pas de déterminer si l’emballage est bon ou mauvais, mais s’il préserve effectivement davantage de ressources qu’il n’en consomme. La réponse dépend du produit, de sa fragilité, de sa durée de conservation, de la distance parcourue, des conditions de stockage, des comportements d’achat et du devenir de l’emballage après utilisation. Une protection pertinente pour une chaîne logistique internationale peut devenir superflue dans une distribution locale rapide.

Le choix du matériau ajoute une autre dimension. Remplacer systématiquement le plastique par du verre, du carton ou du métal ne garantit aucune amélioration. Le verre présente des avantages de neutralité chimique et de réemploi, mais son poids, sa fabrication énergivore, sa fragilité et ses transports peuvent dégrader le bilan. Inversement, une consigne locale efficace peut rendre certains contenants réutilisables avantageux. Les emballages biosourcés ne sont pas davantage écologiques par définition : leur production mobilise des matières premières et leur traitement en fin d’usage dépend des filières disponibles.

Le plastique possède des qualités techniques difficiles à remplacer : légèreté, étanchéité, résistance mécanique, faible coût et aptitude à être transformé en films extrêmement minces. Son problème majeur réside dans sa production encore largement fossile, les substances qu’il peut libérer et sa dispersion persistante dans l’environnement, notamment sous forme de microplastiques. La réponse industrielle ne consiste pas nécessairement à supprimer ce matériau, mais à conserver ses fonctions utiles tout en transformant sa fabrication, sa composition et son cyclage.

Une nouvelle génération d’emballages peut combiner polymères recyclables, matériaux biosourcés adaptés, structures simplifiées, indicateurs de fraîcheur et systèmes de collecte performants. L’intelligence artificielle peut contribuer à optimiser leur conception en simulant simultanément la conservation du produit, les échanges gazeux, les propriétés mécaniques et les contraintes logistiques. La traçabilité permettrait également de mieux gérer les dates de consommation et les flux de produits périssables. La finalité n’est plus de vendre davantage d’emballages, mais de garantir la conservation alimentaire avec un minimum de matière et de pertes.

Cette transformation suppose de modifier les indicateurs industriels. Mesurer uniquement la masse d’emballages supprimée peut encourager des décisions contre-productives. Le véritable indicateur devrait être la quantité de nourriture effectivement consommée pour l’ensemble des ressources mobilisées, en intégrant les emballages, les pertes alimentaires, les transports, les émissions et les pollutions. Il devient alors possible de distinguer les emballages utiles de ceux qui ne remplissent aucune fonction nécessaire.

La transition écologique ne consiste donc pas à opposer systématiquement produits emballés et produits nus, plastique et verre, réemploi et usage unique. Elle consiste à concevoir des systèmes alimentaires qui préservent simultanément la nourriture, les matières et les écosystèmes. Un emballage écologique n’est pas celui qui utilise le moins de matière possible : c’est celui qui permet de préserver le maximum de ressources avec le minimum d’impact sur l’ensemble de son cycle de vie.

Note

Références scientifiques : PNUE, Food Waste Index Report 2024 ; Shrivastava et al., To Wrap Or to Not Wrap Cucumbers?, Frontiers in Sustainable Food Systems, 2022 ; Hemachandra et al., revue de 23 études d’analyse du cycle de vie intégrant le gaspillage alimentaire, 2024 ; Tetteh et al., Environmental comparison of food-packaging systems: The significance of shelf-life extension, 2024 ; Uhlig et al., revue de 54 études sur le rôle des emballages dans le gaspillage, 2025 ; WRAP, Reducing household food waste and plastic packaging, 2022 ; Ministère de l’Agriculture, innovations de conservation et réduction du gaspillage.

Les résultats concernant les concombres espagnols correspondent à une chaîne d’approvisionnement déterminée et ne peuvent être généralisés à tous les produits ni à tous les usages. Les études britanniques distinguent notamment les bénéfices en distribution de ceux observés chez le consommateur. Les analyses écologiques doivent également intégrer les pollutions persistantes et les substances préoccupantes, qui ne sont pas entièrement représentées par le seul indicateur climatique.

Archives LMC.today : Retour de la consigne : Danone, Milka, Coca-Cola… bientôt vendus sans emballage (2019) · Plastiques alimentaires : l’industrie s’engage sur le recyclage du polystyrène (2021) — article précédent accessible depuis cette archive · Économiser de l’énergie grâce à des récipients en verre plus résistants aux chocs (2026).

Relations conceptuelles

Le plastique peut devenir un matériau majeur de la transition écologique · Un aliment local n’est pas nécessairement plus écologique · Préserver la fonction, la valeur et la matière plutôt que l’objet · La pollution est d’abord une perte de maîtrise des flux · Le déchet n’existe pas : il existe des matières sans usage · De l’économie circulaire à l’économie symbiotique : produire en restaurant le monde

Repères conceptuels

Emballage alimentaire · Gaspillage alimentaire · Conservation des aliments · Analyse du cycle de vie · Protection fonctionnelle · Productivité des ressources · Plastiques · Polymères · Cyclage · Écoconception · Logistique alimentaire · Conservation sous atmosphère modifiée · Pollution plastique · Économie symbiotique

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