La crise de l’automobile européenne est généralement présentée comme un problème de retard : nos constructeurs auraient tardé à prendre le virage électrique et devraient maintenant accélérer leurs investissements pour rattraper les nouveaux acteurs. Cette lecture reste superficielle. Le véritable problème est que nous nous acharnons à maintenir une industrie de masse dont l’époque économique est passée depuis plusieurs décennies, avec un appareil productif largement conçu autour des technologies du XXe siècle. La voiture électrique ne crée pas cette situation : elle la rend brutalement visible.
L’industrie automobile thermique est l’un des grands produits de l’ère industrielle. Moteurs, boîtes de vitesses, injection, échappement, milliers de composants, équipementiers, garages et chaînes d’assemblage ont constitué un écosystème gigantesque qui a longtemps créé énormément de valeur. Mais cette industrie est arrivée à maturité. La technologie est maîtrisée, largement diffusée, la concurrence mondiale comprime les marges et la productivité réduit continuellement la quantité de travail nécessaire. Dans une économie avancée, ce type de production de masse n’est plus assez rentable pour constituer le moteur principal de la prospérité.
C’est précisément ce que nous refusons d’admettre. Plutôt que d’organiser depuis longtemps le passage à l’étape économique suivante, nous avons continué à considérer l’industrie comme un objectif en soi. On parle de réindustrialisation, de relocalisation, de sauvegarde des usines et de protection des emplois comme si retrouver davantage de production industrielle de masse pouvait restaurer la dynamique économique du XXe siècle. Mais une phase économique ne redevient pas porteuse simplement parce qu’on la subventionne davantage.
Face à nous, les nouveaux pure players de la voiture électrique se trouvent dans une situation presque inverse. Ils se développent principalement dans des économies encore pleinement engagées dans leur phase industrielle, où la production manufacturière de masse correspond au niveau de développement économique et social. Mais ils disposent d’un avantage historique supplémentaire : leur industrialisation se construit directement avec les technologies du XXIe siècle. Leurs usines sont pensées autour de la batterie, de l’électronique de puissance, du logiciel, de l’automatisation, de l’intégration des fonctions et de procédés nécessitant moins de pièces et moins d’opérations.
Nos constructeurs doivent au contraire traîner derrière eux un siècle d’investissements adaptés à l’automobile thermique. Des usines entières, des chaînes de sous-traitance et des compétences ont été optimisées pour produire une mécanique que l’électrique simplifie ou supprime. Ce capital, longtemps source de puissance, devient progressivement une charge. Nous opposons donc une industrie ancienne, maintenue dans des économies qui auraient dû dépasser cette phase depuis longtemps, à des concurrents qui vivent pleinement leur ère industrielle avec des outils contemporains. Il n’est pas surprenant que la confrontation soit difficile.
Le problème n’est donc pas de sauver cette industrie en la convertissant à l’électrique, mais d’accepter qu’une partie de cette industrie n’a plus vocation à exister. Certaines productions à très forte valeur ajoutée conserveront naturellement leur place : technologies complexes, composants spécialisés, équipements rares, ingénierie de pointe. Mais elles relèvent de niches hautement productives, pas d’un modèle industriel de masse capable de porter à lui seul une économie développée.
Continuer à protéger systématiquement les capacités anciennes au nom de l’emploi revient à confondre les travailleurs avec les usines qui les emploient. Les personnes doivent être protégées, accompagnées, formées et disposer des moyens de participer à l’économie qui vient. Les machines, les chaînes de production et les entreprises, elles, n’ont aucune raison d’être maintenues lorsqu’elles ne créent plus suffisamment de valeur. Préserver une société ne signifie pas figer son appareil productif.
La voiture électrique révèle ainsi un problème beaucoup plus vaste que l’avenir de l’automobile. Notre difficulté ne vient pas de ce que nous serions déjà sortis de l’ère industrielle, mais au contraire de notre incapacité à accepter qu’elle soit terminée pour nous. Nous cherchons encore notre prospérité dans une économie qui a accompli sa fonction historique, pendant que d’autres sociétés vivent pleinement cette phase avec des technologies plus récentes et des structures beaucoup mieux adaptées.
La solution n’est donc pas de s’acharner à refaire mieux l’industrie du XXe siècle. Elle consiste à cesser de vouloir retenir une époque économique révolue et à déplacer la création de valeur vers celle qui lui succède.
Note
Cette fiche formule une lecture structurelle et prospective de l’industrie automobile ; elle ne prédit ni la disparition de tous les constructeurs historiques ni la supériorité automatique de tout véhicule électrique.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : Relocaliser n’est pas réindustrialiser ; La transition sociétale est un préalable à la transition écologique.
Illustre : la destruction créatrice lorsqu’une nouvelle architecture technologique dévalorise une partie des compétences et des infrastructures accumulées autour de la précédente.
Distingue : changement de motorisation et changement d’architecture industrielle.
Explique : l’avantage structurel des pure players, qui peuvent optimiser directement leurs outils industriels autour de la technologie nouvelle sans devoir préserver des actifs hérités.
Met en tension : transition énergétique, politique de l’emploi et protection des industries historiques.
Montre que : l’emploi peut devenir un argument de ralentissement technologique alors même que l’industrie protégée doit automatiser et réduire ses effectifs pour rester compétitive.
Ne signifie pas : que tous les constructeurs historiques disparaîtront ni que tout véhicule électrique présente automatiquement un meilleur bilan environnemental.
Complète : La souveraineté industrielle dépend de la maîtrise des flux ; La flexibilité devient une propriété de la durabilité.
Contribue à : une conception de la politique industrielle qui accompagne les travailleurs, les compétences et les territoires plutôt que de figer les technologies existantes.
Prépare : une réflexion plus générale sur la résistance des acteurs historiques aux ruptures technologiques.
Repères conceptuels
voiture électrique · automobile · moteur thermique · pure players · destruction créatrice · industrie automobile · transition énergétique · emploi · actifs hérités · innovation disruptive