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De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde.

Toutes les grandes ruptures historiques ne constituent pas des changements de civilisation. Une technologie peut bouleverser la production, les transports ou les conditions de vie sans modifier le rapport fondamental qu’une société entretient avec ses ressources et sa propre organisation. La révolution industrielle elle-même reste, dans ce modèle, l’accomplissement de la première civilisation plutôt que l’apparition d’une seconde.

Cette première civilisation commence avec la révolution agraire. L’humanité ne se contente plus de prélever les ressources disponibles : elle apprend à produire sa nourriture, se sédentarise, accumule des surplus et construit des villes, des institutions, des échanges organisés, des systèmes politiques et des savoirs transmissibles. Pendant plusieurs millénaires, elle augmente progressivement sa capacité à transformer son environnement.

L’industrialisation porte cette logique à une puissance sans précédent. Énergie fossile, mécanisation, chimie et industrie permettent d’extraire, transformer et transporter des quantités immenses de matière. Cette révolution produit une amélioration extraordinaire du niveau de vie, de la mobilité, de la santé, de l’éducation et des capacités techniques. Elle constitue le succès de la première civilisation, non son échec.

Mais cette puissance finit par révéler les limites de son architecture. La relation à la matière reste largement linéaire : extraire, transformer, utiliser, rejeter. Ce fonctionnement reste supportable tant que la puissance humaine demeure relativement faible face aux systèmes planétaires. Il devient problématique lorsque des milliards d’individus disposent simultanément des capacités productives de l’industrie moderne.

Le changement de civilisation commence lorsque l’humanité ne cherche plus seulement à augmenter sa puissance ou à en limiter les effets, mais à maîtriser beaucoup plus finement les flux qu’elle mobilise. Une matière peut être substituée, synthétisée, tracée, cyclée ou affectée à plusieurs fonctions successives. Un déchet peut redevenir ressource. Une contrainte autrefois considérée comme matérielle peut devenir un problème de connaissance, d’énergie ou d’ingénierie.

C’est le rôle de la quatrième économie, celle de la maîtrise de la ressource dans le modèle des cinq économies. Après la prédation, l’économie agraire et l’économie industrielle, la fonction dominante n’est plus simplement d’obtenir davantage de ressources ou d’en transformer davantage, mais d’augmenter continuellement l’intelligence avec laquelle matière, énergie et information sont utilisées.

La connaissance devient alors une infrastructure productive centrale. Intelligence artificielle, simulation, robotique, biotechnologies, matériaux avancés et systèmes de mesure permettent de comprendre et piloter des phénomènes auparavant trop complexes. La puissance d’une société dépend progressivement moins de ce qu’elle possède naturellement que de ce qu’elle sait faire avec ce qui l’entoure.

Cette transformation modifie également la fonction humaine. L’économie industrielle avait besoin de mobiliser massivement la population dans l’appareil productif. À mesure que les machines prennent en charge davantage de fonctions physiques puis cognitives, l’humain peut progressivement quitter l’exécution contrainte pour devenir davantage concepteur, arbitre, contributeur, explorateur et bénéficiaire du système productif.

Transition écologique, énergétique, numérique, économique et sociétale apparaissent alors comme différentes dimensions du même changement. On n’entre pas dans une seconde civilisation simplement parce que les voitures deviennent électriques, que l’intelligence artificielle progresse ou que les matières sont mieux recyclées. On y entre lorsque ces transformations convergent jusqu’à modifier la manière dont l’humanité produit, utilise ses ressources et définit sa propre place dans l’économie.

C’est pourquoi la transition du XXIe siècle ne constitue pas seulement une nouvelle révolution industrielle. Une révolution industrielle transforme les moyens de production ; un changement de civilisation transforme ce que l’humanité fait de cette puissance.

La première civilisation a appris à produire les ressources puis à démultiplier sa capacité à transformer le monde. La seconde commence lorsqu’elle apprend à maîtriser cette puissance : conserver les matières dans des cycles, restaurer les systèmes dégradés, substituer la connaissance à l’extraction brute lorsque cela devient possible et libérer progressivement l’humain de la nécessité d’assurer lui-même l’exécution productive.

Elle ne rejette donc pas la civilisation industrielle. Elle en hérite la puissance et change la manière de l’employer.

Note

Le modèle de la première et de la seconde civilisation, comme celui des économies successives auquel il est associé, constitue une grille de lecture prospective développée par Thierry Curty et non une périodisation historique académique. Dans ce modèle, la première civilisation commence avec l’économie agraire et la constitution de sociétés sédentaires organisées ; la révolution industrielle demeure en son sein et en représente l’accomplissement le plus puissant. L’entrée dans la seconde civilisation correspond à l’émergence de l’économie de maîtrise de la ressource.

Relations conceptuelles

S’appuie sur : Les quatre économies : de la prédation de la ressource à sa maîtrise.

Est déclenché par : l’écart croissant entre la puissance acquise par la civilisation industrielle et sa capacité à maîtriser les conséquences de cette puissance.

Se caractérise par : le passage de l’exploitation croissante de la ressource à sa maîtrise, de la linéarité au cyclage et de l’exécution humaine massive à une automatisation croissante.

Transforme : le rôle de la connaissance, de la technologie, de l’activité économique et de l’humain dans le système productif.

Intègre : transition écologique, énergétique, sociétale, numérique et économique dans une même transformation systémique.

Ne signifie pas : le rejet de la civilisation industrielle, mais le dépassement de ses limites en conservant et en réorientant ses acquis.

Conduit à : La cinquième économie : une économie post-travail.

Prépare : La transition du XXIe siècle est systémique ; La maîtrise de la ressource change la nature de l’économie ; La connaissance devient une infrastructure productive.

Repères conceptuels

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