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Les services écosystémiques peuvent devenir une production économique

Une partie considérable de la richesse dont bénéficie une société n’est pas produite par une entreprise et n’apparaît pratiquement pas dans les prix. Un sol fertile retient l’eau et transforme la matière organique, une zone humide ralentit les crues, une forêt stabilise les sols, des insectes pollinisent les cultures. Ces fonctions, qualifiées de services écosystémiques, possèdent une valeur réelle alors même qu’aucune facture n’est émise lorsqu’elles sont accomplies.

Le problème apparaît lorsque l’activité humaine les dégrade. Un sol appauvri retient moins bien l’eau, un territoire artificialisé absorbe moins les précipitations, la disparition d’habitats réduit certaines fonctions biologiques. La société doit alors compenser artificiellement ce que l’écosystème réalisait auparavant : davantage d’irrigation, de traitement, de protection contre l’érosion ou d’infrastructures hydrauliques. La dégradation écologique correspond donc aussi à la consommation invisible d’un capital productif.

L’économie régénérative inverse cette logique. Restaurer la structure d’un sol, reconstituer une haie, régénérer une zone humide ou améliorer la capacité biologique d’un milieu ne sont plus seulement des actions de protection : elles produisent des fonctions utiles dont dépendent d’autres activités économiques. La restauration environnementale peut ainsi devenir elle-même une production.

L’agriculture en fournit un exemple direct. Un agriculteur ne produit pas seulement des tonnes de céréales, de légumes ou de lait. Selon la manière dont il organise son exploitation, il peut aussi améliorer la fertilité du sol, sa capacité à infiltrer l’eau, la biodiversité fonctionnelle ou la résilience du territoire. La production alimentaire et la production de fonctions écologiques peuvent donc devenir deux résultats du même système. L’agriculteur n’est plus seulement producteur de denrées : il devient aussi gestionnaire d’une infrastructure biologique.

Cette évolution suppose de pouvoir mesurer suffisamment les résultats. Il n’est ni possible ni souhaitable de donner une valeur monétaire précise à chaque organisme ou à chaque fonction naturelle. En revanche, certains indicateurs peuvent être suivis : matière organique des sols, qualité de l’eau, couverture végétale, érosion, biomasse, habitats ou capacité de rétention. Capteurs, télédétection, analyses biologiques et intelligence artificielle rendent progressivement cette observation plus précise et moins coûteuse.

Cela permet de modifier le principe même de l’intervention publique ou économique. Au lieu de rémunérer seulement l’acceptation d’une contrainte — ne pas utiliser tel produit ou ne pas cultiver telle surface — il devient possible de rémunérer une fonction réellement produite : améliorer un sol, restaurer une zone humide, augmenter la résilience hydrique ou reconstruire un habitat fonctionnel. Une collectivité, un opérateur de l’eau, un assureur ou une entreprise peuvent avoir intérêt à financer cette production lorsqu’elle évite ensuite des coûts supérieurs.

Reconnaître une valeur économique à ces fonctions ne signifie pas que la nature n’aurait de valeur que lorsqu’elle est rentable. Il s’agit de résoudre un problème beaucoup plus précis : l’absence de prix ne doit plus conduire à considérer la destruction d’une fonction écologique comme gratuite tandis que sa restauration apparaît comme un coût.

Cette logique appartient directement à la quatrième économie, celle de la maîtrise de la ressource dans le modèle des cinq économies. Elle rejoint aussi l’économie symbiotique : une activité peut simultanément produire un bien marchand et améliorer le système naturel qui la rend possible. Dans cette architecture, restaurer l’environnement n’est plus seulement réparer les dégâts de l’économie. La régénération devient elle-même une activité productive.

 

Note

La notion de services écosystémiques est employée ici pour désigner les fonctions des écosystèmes dont les sociétés humaines bénéficient directement ou indirectement. La perspective développée dans cette fiche ne consiste pas à donner un prix à l’ensemble de la nature, mais à intégrer certaines fonctions écologiques réellement utiles dans l’organisation économique lorsqu’elles peuvent être restaurées, entretenues ou améliorées par une activité humaine.

Cette logique prolonge la conception développée par Thierry Curty dans Agriculture : la régression industrielle pour une reconquête régénérative désirable et dans La transition systémique vers une prospérité écologique et la sortie du 20e siècle.

Relations conceptuelles

S’appuie sur : L’agriculture régénérative : produire en restaurant les écosystèmes ; De l’économie circulaire à l’économie symbiotique : produire en restaurant le monde.

Transforme : certaines fonctions écologiques de simples externalités positives en productions pouvant être entretenues, restaurées et parfois rémunérées.

Considère : les sols, l’eau, certains habitats et les processus biologiques comme des infrastructures productives lorsqu’ils fournissent des fonctions dont dépend l’économie.

Permet : de déplacer une partie de la politique écologique de la compensation des dommages vers la production mesurable de bénéfices environnementaux.

Est facilité par : les capteurs, l’imagerie, les données environnementales, la modélisation et l’intelligence artificielle.

Peut modifier : les modèles économiques de l’agriculture, de la gestion de l’eau, du génie écologique, de l’assurance et de l’aménagement territorial.

Ne signifie pas : que toute nature doive être monétisée ni que la valeur écologique se réduise à sa valeur économique.

Contribue à : l’économie symbiotique en faisant de la restauration des systèmes naturels une activité productive plutôt qu’une simple dépense corrective.

Prépare : L’eau doit être gérée comme un cycle plutôt que comme un stock ; Restaurer un territoire peut devenir un investissement productif ; La mesure environnementale devient une infrastructure économique.

Repères conceptuels

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