L’histoire économique peut être lue comme une transformation progressive de la relation entre l’humanité et les ressources dont elle dépend. Les différentes économies ne se succèdent pas de manière parfaitement étanche : elles coexistent et se superposent. Ce qui change est le principe dominant par lequel une société obtient les ressources et les fonctions nécessaires à son développement.
La première économie est celle de la prédation de la ressource. Les sociétés humaines prélèvent principalement ce que les écosystèmes produisent spontanément : animaux, végétaux, bois, pierre ou eau. Elles disposent déjà de connaissances et de techniques complexes, mais restent directement dépendantes de ce que leur environnement rend disponible.
La deuxième économie apparaît lorsque l’humanité apprend à produire la ressource. Agriculture et élevage permettent d’augmenter volontairement la production biologique, de stocker des surplus et de soutenir des populations plus nombreuses. Cette transformation rend possibles la sédentarisation, les villes, la spécialisation des activités et les institutions durables. Elle marque, dans ce modèle, le début de la première civilisation.
La troisième économie est celle de la puissance industrielle. Grâce à l’énergie abondante, aux machines et aux infrastructures, l’humanité acquiert la capacité d’extraire, transformer et transporter des quantités de matière sans précédent. Cette économie produit une progression extraordinaire du niveau de vie, de la mobilité, de la santé et des capacités techniques. Elle représente l’accomplissement de la première civilisation.
Mais cette puissance reste largement organisée selon une logique linéaire : extraire, transformer, utiliser, rejeter. Lorsque plusieurs milliards d’individus accèdent à cette capacité industrielle, les flux deviennent suffisamment importants pour produire changement climatique, pollutions persistantes, dégradation d’écosystèmes et tensions sur certaines ressources.
La quatrième économie apparaît lorsque la priorité se déplace de l’augmentation des flux vers leur maîtrise. La connaissance permet de réduire les quantités nécessaires, substituer certaines matières, en synthétiser de nouvelles, tracer les ressources, organiser leur cyclage et récupérer ce qui était auparavant perdu. L’objet cesse progressivement d’être considéré comme la fin de la matière : il devient une configuration temporaire d’un capital matériel destiné à remplir plusieurs fonctions successives.
Cette économie ne cherche donc pas à réduire la puissance acquise par l’industrie, mais à augmenter l’intelligence avec laquelle elle est employée. Une même fonction peut demander moins de matière, un déchet devenir ressource, une substance rare être remplacée par une autre, une pollution devenir récupérable ou une ressource être conçue plutôt que simplement trouvée.
C’est cette transformation du rapport à la ressource qui marque l’entrée dans la seconde civilisation. La première avait appris à produire puis à exploiter massivement son environnement ; la seconde commence lorsque la connaissance permet d’en maîtriser beaucoup plus finement les propriétés, les flux et les transformations.
La quatrième économie prépare cependant une évolution supplémentaire. Plus la matière, l’énergie et les processus productifs sont maîtrisés, plus leur gestion peut être automatisée. Machines, robotique et intelligence artificielle prennent progressivement en charge une part croissante de l’exécution nécessaire à la production.
Apparaît alors la cinquième économie : l’économie post-travail. L’activité humaine ne disparaît pas, mais le travail cesse progressivement d’être une condition universelle de la production et de l’existence matérielle. L’humain peut consacrer davantage de son activité à concevoir, contribuer, créer, explorer et choisir ce qu’il souhaite faire de la puissance accumulée.
La trajectoire peut ainsi être résumée simplement :
prélever la ressource → produire la ressource → exploiter massivement la ressource → maîtriser la ressource → se libérer progressivement de la nécessité productive.
Les cinq économies décrivent ainsi moins cinq périodes historiques que cinq étapes dans l’évolution de la capacité humaine à s’affranchir progressivement des contraintes qui déterminaient auparavant son existence matérielle.
Note
Ce modèle est une grille de lecture prospective développée par Thierry Curty et non une périodisation historique académique stricte. Les formes économiques se chevauchent et peuvent persister longtemps après l’apparition de l’étape suivante. Les quatre premières économies décrivent l’évolution de la relation à la ressource ; la cinquième économie, post-travail, décrit le stade auquel la maîtrise technique et l’automatisation transforment à leur tour la place de l’humain dans la production.
Relations conceptuelles
Décrit : l’évolution de la relation entre l’humanité, la ressource, l’énergie, la connaissance et les moyens de production.
Conduit de : la prédation directe de la ressource à sa production, puis à son exploitation industrielle et enfin à sa maîtrise systémique.
Explique : pourquoi la crise écologique constitue moins une condamnation de la puissance humaine qu’un écart entre cette puissance et la maîtrise de ses conséquences.
Distingue : l’économie industrielle, fondée principalement sur l’augmentation des flux, de l’économie de maîtrise, fondée sur l’augmentation de la valeur et des fonctions obtenues à partir de ces flux.
Intègre : cyclage, intégration industrielle, automatisation, connaissance, intelligence distribuée et maîtrise de l’énergie comme caractéristiques de la quatrième économie.
Marque : avec l’économie de maîtrise de la ressource, l’entrée dans la seconde civilisation.
Permet : de distinguer la transition actuelle d’une simple nouvelle révolution industrielle.
Prépare : La cinquième économie : une économie post-travail.
Contribue à : De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde ; La maîtrise de la ressource change la nature de l’économie ; La transition du XXIe siècle est systémique.
Repères conceptuels
quatre économies · prédation · économie agraire · économie industrielle · maîtrise de la ressource · cyclage · connaissance · automatisation · seconde civilisation