L’élevage est devenu l’une des principales cibles des politiques écologiques alimentaires. Les animaux consomment des ressources, occupent des surfaces considérables et produisent des gaz à effet de serre, particulièrement les ruminants. On en déduit volontiers que supprimer l’élevage libérerait automatiquement des terres pour nourrir les populations tout en restaurant l’environnement. Pourtant, cette approche confond la production industrielle de viande avec les fonctions que les animaux peuvent remplir dans un système agricole. L’élevage n’est pas seulement une méthode de fabrication de protéines animales : selon son organisation, il peut également constituer un élément fonctionnel des écosystèmes cultivés.
La distinction commence avec l’alimentation des animaux. Une étude publiée en 2017 par des chercheurs associés à la FAO a établi que 86 % de la matière sèche consommée par les animaux d’élevage provenait de ressources non directement consommables par l’être humain : herbes, feuilles, résidus de récoltes, fourrages et coproduits agricoles. Cela ne signifie pas que l’élevage serait sans concurrence avec l’alimentation humaine, puisqu’il mobilise aussi environ un tiers de la production mondiale de céréales. Mais une vache transformant l’herbe d’une prairie permanente en lait ou en viande ne remplit pas la même fonction qu’un bovin engraissé avec des céréales produites sur des terres cultivables.
Cette différence devient fondamentale dans les territoires où les conditions naturelles empêchent ou limitent fortement les cultures alimentaires. Pentes, sols pauvres, climats difficiles ou disponibilité hydrique insuffisante rendent certaines surfaces impropres à une agriculture productive classique. Les ruminants peuvent y valoriser une biomasse végétale autrement inaccessible à l’alimentation humaine. Ces territoires pourraient aussi être consacrés à d’autres fonctions naturelles : leur utilisation par l’élevage doit donc être justifiée par les services réellement produits et non par la seule possibilité d’y faire paître des animaux.
Ces services peuvent être considérables. En 2026, l’Agence européenne pour l’environnement a établi qu’environ un tiers des types d’habitats protégés par la directive Habitats dépendaient du pâturage extensif pour leur maintien. Les herbivores entretiennent les milieux ouverts, limitent certaines accumulations végétales, dispersent des graines et favorisent des communautés d’insectes et d’oiseaux. L’abandon de certains pâturages peut entraîner leur fermeture progressive et la disparition d’espèces adaptées aux prairies. À l’inverse, un surpâturage dégrade les sols, favorise l’érosion et appauvrit la biodiversité. Ce n’est donc pas la présence ou l’absence d’animaux qui détermine la qualité écologique, mais leur nombre, leurs pratiques et les caractéristiques du milieu.
L’intégration de l’élevage aux cultures ajoute une autre dimension. Les animaux peuvent valoriser des résidus végétaux et restituer une partie des nutriments sous forme de fumier. Les effluents peuvent également alimenter des unités de méthanisation avant que les digestats soient utilisés pour fertiliser les sols. Ce fonctionnement ne crée pas de nutriments supplémentaires et n’exonère pas de maîtriser les pertes, mais il contribue à organiser leur cyclage. L’élevage cesse alors d’être une activité séparée, alimentée par une agriculture spécialisée produisant massivement des céréales fourragères, pour redevenir une composante complémentaire d’une exploitation diversifiée.
Reste la question climatique. Le méthane des ruminants provient du carbone récemment fixé par les végétaux, mais cette origine biogénique ne le rend pas climatiquement neutre. Les émissions entretiennent un réchauffement réel. Selon la FAO, les systèmes alimentaires liés à l’élevage représentaient environ 12 % des émissions anthropiques mondiales de gaz à effet de serre en 2015. Le stockage de carbone dans certaines prairies peut améliorer leur bilan, sans compenser automatiquement les émissions animales. L’élevage extensif ne constitue donc pas, par définition, une solution climatique supérieure à l’élevage intensif.
La transformation doit porter simultanément sur les effectifs, les conditions d’élevage, l’alimentation animale et les émissions. De nouvelles pratiques nutritionnelles permettent notamment de réduire la production de méthane : une expérimentation publiée en 2021 a obtenu une diminution supérieure à 80 % grâce à l’incorporation d’une algue dans la ration de bovins, résultat encore conditionné à des modalités particulières d’alimentation. Parallèlement, les protéines issues de fermentation et la viande cultivée pourraient progressivement répondre à une partie de la demande alimentaire sans nécessiter l’élevage correspondant, sous réserve de démontrer leur compétitivité et leurs bénéfices environnementaux à grande échelle.
La transition ne consiste donc pas à préserver tous les élevages, mais à distinguer ceux qui remplissent des fonctions écologiques et agricoles de ceux dont la production repose principalement sur une mobilisation disproportionnée de ressources. Les élevages concentrationnaires peuvent progressivement céder la place à des systèmes de production transformés, tandis que les animaux demeurent présents là où ils contribuent utilement à l’entretien des territoires et au fonctionnement des exploitations.
L’objectif n’est plus de produire le maximum de viande possible, ni d’imposer sa disparition, mais de construire une agriculture dans laquelle chaque composante remplit plusieurs fonctions complémentaires. L’animal peut alors produire des aliments, entretenir une prairie, valoriser de la biomasse et participer au cyclage des nutriments. La valeur de l’élevage ne se mesure plus seulement à ce qui sort de l’exploitation, mais aussi à ce que sa présence permet au système agricole et écologique d’accomplir.
Note
Sources : Mottet et al., Global Food Security, 2017, sur l’alimentation animale et la concurrence entre productions ; Agence européenne pour l’environnement, Extensive livestock systems and nature in Europe, 2026 ; FAO, Pathways towards lower emissions, 2023 ; Oxford Martin School, Grazed and Confused?, 2017 ; Roque et al., PLOS ONE, 2021.
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Repères conceptuels
Élevage extensif · Prairies permanentes · Ressources non comestibles · Complémentarité agriculture-élevage · Pâturage écologique · Biodiversité des prairies · Cyclage des nutriments · Méthane entérique · Agriculture régénérative · Services écosystémiques · Protéines alternatives