Imaginons trois concombres déjà protégés individuellement par un film plastique. Ils quittent leur région de production, passent par un centre de conditionnement aux Pays-Bas, où ils sont regroupés dans un second film, puis reçoivent un bandeau imprimé annonçant une promotion. L’ensemble est ensuite expédié vers un supermarché français. Le consommateur achète les trois concombres, retire les emballages et les jette quelques minutes plus tard. Une succession d’opérations industrielles, de matières, d’énergie et de transports a été mobilisée non pour améliorer le produit ou sa conservation, mais principalement pour transformer trois légumes en une offre commerciale.
Cette situation illustre la frontière entre emballage fonctionnel et suremballage. Un premier conditionnement peut protéger efficacement un aliment contre les contaminations, la déshydratation et les détériorations mécaniques. Un regroupement peut également présenter un intérêt logistique. Mais lorsque des couches supplémentaires n’apportent plus de protection, de sécurité ou de facilité de manutention significative, leur fonction devient essentiellement commerciale. L’emballage ne protège plus seulement le produit : il sert à organiser et à stimuler sa vente.
Chaque couche possède pourtant sa propre chaîne de production. Il faut fabriquer le polymère, produire le film, le transporter, le découper, le souder et éventuellement le coller. Les bandeaux promotionnels nécessitent des opérations supplémentaires d’impression, mobilisant encres, pigments, liants et équipements industriels. Chaque conditionnement supplémentaire implique des machines, des consommations énergétiques, de la manutention et une gestion des déchets. Ces impacts sont relativement faibles pris individuellement, mais leur multiplication à l’échelle de millions de produits représente des flux de matières et d’énergie considérables.
La distinction est d’autant plus importante que l’utilité du premier emballage peut être réelle. Une étude publiée en 2022 sur le transport de concombres entre l’Espagne et la Suisse a montré que leur conditionnement sous film plastique diminuait sensiblement les pertes alimentaires dans la distribution. Les émissions évitées grâce à cette protection étaient près de cinq fois supérieures à celles nécessaires pour produire le film. Mais démontrer l’utilité écologique d’une première couche protectrice ne justifie nullement l’ajout de deux couches supplémentaires dont la contribution à la conservation n’est pas démontrée.
À l’inverse, des travaux du programme britannique WRAP ont étudié en 2022 la conservation domestique de cinq produits courants, notamment les concombres, les pommes, les bananes, les pommes de terre et les brocolis. Dans la plupart des conditions testées, les emballages plastiques amélioraient peu ou pas leur durée de conservation. La vente en vrac permettait surtout aux consommateurs d’acheter exactement les quantités nécessaires. WRAP estimait que la généralisation de cette approche aux cinq produits étudiés pourrait éviter chaque année, au Royaume-Uni, environ 100 000 tonnes de gaspillage alimentaire et 10 300 tonnes de déchets plastiques.
Le suremballage possède ainsi un second effet potentiel, bien plus important que la seule matière supplémentaire : il peut imposer des quantités inadaptées aux besoins réels. Le consommateur qui souhaite acheter un concombre se retrouve devant un lot de trois. Une étiquette colorée annonce une économie, mais celle-ci n’a de sens que si les trois produits sont effectivement consommés. Si un seul était nécessaire et que les deux autres finissent à la poubelle, le bénéfice commercial apparent se transforme en gaspillage agricole, énergétique et matériel. Et encore faut-il que le prix à l’unité de la promotion soit réellement inférieur à celui des produits vendus séparément.
Ce mécanisme a été étudié expérimentalement. Une recherche publiée dans Scientific Reports en mai 2025, portant sur 43 246 achats de légumes dans huit supermarchés, a montré que les promotions par lots provoquaient une augmentation de 19,5 % du nombre d’unités achetées par rapport à une réduction équivalente appliquée individuellement. Les observations complémentaires indiquaient également une augmentation du gaspillage alimentaire déclaré. Les consommateurs achetaient davantage sans nécessairement consommer davantage.
L’effet n’est cependant pas universel. Une autre étude, publiée en 2023 dans le Journal of Consumer Research, n’avait pas constaté d’augmentation systématique du gaspillage avec les promotions multiples : certains ménages adaptaient leur consommation ou congelaient davantage de produits. Le problème n’est donc pas la promotion en elle-même, mais la création d’une incitation à acheter des quantités qui ne correspondent pas aux besoins ou aux capacités de conservation.
Cette logique révèle une contradiction économique. Le distributeur mesure la performance d’une opération commerciale au nombre de produits vendus et à la marge dégagée. Le conditionneur valorise les volumes traités. Le fabricant d’emballages commercialise davantage de matière transformée. Mais aucun de ces indicateurs ne mesure directement la quantité de nourriture finalement consommée. La chaîne industrielle peut ainsi accroître simultanément son chiffre d’affaires, sa consommation de ressources et le gaspillage final, tout en considérant l’opération comme un succès.
Les emballages promotionnels compliquent également le cyclage des matières. Un film transparent constitué d’un polymère unique peut être relativement simple à recycler lorsqu’une filière adaptée existe. L’ajout de couches incompatibles, d’adhésifs, de revêtements ou d’encres peut dégrader la qualité du matériau récupéré. Des travaux publiés en 2024 dans le Journal of Hazardous Materials ont montré que certains composants des encres utilisées sur les films plastiques perturbaient leur recyclage mécanique. Le suremballage ne se contente donc pas de produire davantage de déchets : il peut aussi rendre leur récupération plus complexe.
Les circuits logistiques doivent être évalués avec la même rigueur. Faire traverser plusieurs frontières à un produit uniquement pour ajouter un conditionnement commercial peut générer des opérations et des transports évitables. Cela ne signifie pas qu’un centre de conditionnement distant serait systématiquement moins efficace : une installation fortement automatisée et des transports mutualisés peuvent présenter des avantages économiques et environnementaux. Mais ces avantages doivent être établis par le bilan global, plutôt que supposés à partir de la seule rationalité financière du processus.
L’évolution industrielle nécessaire consiste à dissocier la protection alimentaire de la promotion commerciale. Des réductions de prix peuvent être appliquées directement aux produits, sans créer de lots artificiels. Les informations promotionnelles peuvent être présentées en rayon ou sur des étiquettes électroniques réutilisables. Les conditionnements peuvent être conçus pour assurer simultanément protection, manutention et traçabilité, sans multiplier les éléments indépendants. La vente à l’unité permet de préserver le choix des quantités, tandis que les regroupements conservent leur intérêt lorsqu’ils répondent à une fonction logistique réelle.
L’Union européenne s’oriente d’ailleurs vers cette logique. Le règlement 2025/40 sur les emballages et leurs déchets prévoit, à partir de 2030, des exigences renforcées de minimisation des matières et des restrictions concernant certains emballages plastiques de regroupement ainsi que les fruits et légumes frais préemballés en petites quantités, avec des exceptions justifiées par leur protection. La réglementation distingue ainsi progressivement la fonction nécessaire de l’accumulation d’emballages dépourvus d’utilité démontrable.
La véritable transition écologique ne consiste donc ni à supprimer indistinctement les emballages, ni à justifier leur multiplication au nom de la conservation. Elle consiste à préserver chaque fonction utile en éliminant les opérations et les matières qui ne lui apportent rien. Un emballage qui évite le gaspillage crée de la valeur écologique ; un suremballage qui favorise l’achat de produits inutiles peut détruire davantage de ressources qu’il n’en protège.
La performance d’un système alimentaire ne devrait pas se mesurer au nombre de produits vendus ni à la quantité d’emballages éliminés, mais à la quantité de nourriture effectivement consommée pour l’ensemble des ressources nécessaires à sa production, sa protection et sa distribution. C’est à cette condition que l’industrie du conditionnement peut devenir une infrastructure de préservation des ressources plutôt qu’une machine à produire des déchets commerciaux.
Note
Références scientifiques : Shrivastava et al., To Wrap Or to Not Wrap Cucumbers?, Frontiers in Sustainable Food Systems, 2022, sur les bénéfices du film protecteur dans une chaîne logistique donnée ; WRAP, Reducing household food waste and plastic packaging, 2022 ; WRAP, The pathway to selling more uncut fruit and veg loose, 2023 ; Gravert et Mormann, In-store food promotions increase sales as well as household food waste, Scientific Reports, 2025 ; van Lin et al., Does Cash Really Mean Trash?, Journal of Consumer Research, 2023 ; Mechanical recycling of printed flexible plastic packaging: The role of binders and pigments, Journal of Hazardous Materials, 2024 ; Commission européenne, règlement (UE) 2025/40 sur les emballages et les déchets d’emballages.
L’itinéraire des trois concombres constitue un exemple illustratif et non la reconstitution documentée d’une chaîne commerciale particulière. Les gains ou pertes associés aux différentes couches doivent être évalués selon leur fonction, leur effet sur la conservation, les distances logistiques et les quantités finalement consommées. Les études sur les promotions présentent des résultats différents selon les méthodes, les produits et les comportements des ménages ; elles ne permettent pas de conclure que toute vente par lots augmente systématiquement le gaspillage.
Archive LMC.today : Pacte national sur les emballages plastiques : entreprises et ONG s’engagent, 2019, documentant l’évolution vers une économie dans laquelle les emballages plastiques ne deviennent plus des déchets.
Relations conceptuelles
Le plastique peut devenir un matériau majeur de la transition écologique · Préserver la fonction, la valeur et la matière plutôt que l’objet · Un aliment local n’est pas nécessairement plus écologique · La pollution est d’abord une perte de maîtrise des flux · La logistique devient une infrastructure du cyclage · La rationalité systémique intègre les conséquences que la rationalité instrumentale ignore
Repères conceptuels
Suremballage · Conditionnement alimentaire · Protection fonctionnelle · Emballage promotionnel · Marketing commercial · Achat par lots · Gaspillage alimentaire · Écoconception · Analyse du cycle de vie · Pollution plastique · Cyclage · Productivité des ressources · Rationalité systémique