Pendant l’essentiel de l’histoire économique, la puissance d’une société dépendait largement de ce qu’elle possédait : terres fertiles, mines, énergie, machines, usines ou main-d’œuvre. La connaissance était indispensable, mais elle servait principalement à exploiter et transformer ces ressources.
Le XXIe siècle modifie cette hiérarchie. La connaissance permet désormais de déterminer ce qui peut devenir une ressource, de modifier les propriétés d’une matière, d’en substituer une à une autre, de concevoir de nouveaux matériaux ou d’organiser beaucoup plus efficacement les flux existants. Elle n’est plus seulement un facteur de production : elle devient une infrastructure productive.
Une matière n’a de valeur que dans la mesure où nous savons quoi en faire. Une société peut disposer d’un minerai sans maîtriser les procédés permettant d’en tirer les fonctions recherchées ; inversement, une société très avancée technologiquement peut produire davantage de valeur à partir de matières communes, synthétiser de nouveaux matériaux ou rendre secondaire une ressource auparavant stratégique. L’âge de la pierre ne s’est pas terminé faute de pierres : une ressource peut perdre son importance bien avant son épuisement physique.
La connaissance agit ainsi comme un multiplicateur. Elle permet d’obtenir davantage de fonctions d’une même quantité de matière, d’en réduire l’usage, de la substituer ou de la remettre en circulation. La richesse dépend donc de moins en moins du stock naturel disponible et de plus en plus de la capacité à comprendre et transformer ce stock.
Elle possède en outre une propriété particulière : contrairement à une matière, elle peut être transmise sans être retirée à celui qui la possède. Une idée peut être copiée, testée, corrigée et combinée à d’autres. Le numérique a donné à cette propriété une dimension industrielle : un logiciel, une méthode, une simulation ou un modèle peuvent être reproduits presque sans coût supplémentaire et agir simultanément sur des milliers de processus.
L’intelligence artificielle franchit une nouvelle étape. Elle ne permet plus seulement de stocker et diffuser le savoir, mais de le mobiliser, le reformuler, le comparer et le combiner à la demande. La capacité productive dépend alors moins du savoir détenu personnellement que de la capacité à accéder aux connaissances disponibles et à les utiliser correctement.
Cette évolution rend également possible une intelligence beaucoup plus distribuée. Des spécialistes de domaines différents peuvent contribuer à un même problème sans maîtriser le langage ou les méthodes des autres. L’IA peut devenir l’infrastructure qui relie ces connaissances dispersées. La puissance d’une société dépend alors non seulement de la quantité de savoir qu’elle possède, mais de sa capacité à le connecter et à le rendre opératoire.
Les conséquences industrielles sont considérables. Une nouvelle machine augmente une capacité de production particulière ; une nouvelle connaissance peut améliorer simultanément des milliers de machines, réduire la masse de toute une famille de produits, améliorer un réseau énergétique ou faire apparaître une filière entièrement nouvelle. La connaissance possède ainsi un effet multiplicateur systémique.
Dans la quatrième économie, celle de la maîtrise de la ressource dans le modèle des cinq économies, cette capacité devient centrale. Il ne s’agit plus seulement d’extraire davantage, mais de comprendre suffisamment la matière, l’énergie et les systèmes pour en obtenir plus de valeur, les substituer, les cycler et réduire les pertes.
La puissance d’une société dépend donc de moins en moins seulement de ce qu’elle possède. Elle dépend de plus en plus de ce qu’elle est capable de comprendre, d’inventer, de relier et de transformer.
Note
Cette fiche rassemble plusieurs développements de Thierry Curty consacrés à la maîtrise de la ressource, à l’intelligence distribuée et à l’émergence d’une industrie où la connaissance et le calcul deviennent eux-mêmes des intrants productifs. Elle ne décrit pas une économie « immatérielle » : la connaissance ne remplace pas le monde physique, mais augmente fortement la quantité de valeur et de fonctions qu’il devient possible d’en tirer.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : La maîtrise de la ressource change la nature de l’économie ; Les quatre économies : de la prédation de la ressource à sa maîtrise.
Explique : pourquoi la connaissance peut augmenter la quantité de ressources économiquement accessibles sans augmenter nécessairement la quantité de matière disponible.
Transforme : la notion de capital productif en donnant une importance croissante aux modèles, procédés, données, calculs et capacités d’organisation.
Est amplifiée par : le numérique, les réseaux, l’intelligence artificielle, la simulation et l’automatisation.
Permet : la substitution de ressources, la synthèse de nouvelles matières, l’optimisation des systèmes et la diffusion rapide d’améliorations à grande échelle.
Favorise : l’intelligence distribuée en permettant à des individus et des disciplines de mobiliser des connaissances qu’ils ne possèdent pas intégralement eux-mêmes.
Ne remplace pas : les infrastructures matérielles, l’énergie et les ressources physiques ; elle augmente la quantité de fonctions qu’il est possible d’en tirer.
Contribue à : l’économie de maîtrise de la ressource en déplaçant progressivement la puissance économique de l’accumulation matérielle vers la capacité à comprendre, organiser et transformer.
Prépare : L’intelligence artificielle amplifie la pensée humaine ; L’intelligence distribuée : lorsque l’IA relie les intelligences humaines ; Le calcul devient une matière industrielle ; La connaissance réduit la dépendance à la rareté matérielle.
Repères conceptuels
connaissance · infrastructure productive · ressource cognitive · intelligence distribuée · calcul · innovation · maîtrise de la ressource · intelligence artificielle