La transition écologique est généralement présentée comme une transformation des techniques : décarboner l’énergie, électrifier les transports, réduire les pollutions, cycler les matières, améliorer les bâtiments ou restaurer les écosystèmes. Mais derrière presque chacune de ces transformations apparaît rapidement la même question : que deviennent les emplois ?
Une industrie plus simple peut employer moins de personnes ; un produit plus durable réduit la fréquence de son remplacement ; l’automatisation supprime des tâches ; l’abandon d’une activité polluante menace les revenus de ceux qui en dépendent. Une amélioration écologiquement souhaitable peut donc devenir socialement dangereuse lorsque l’existence matérielle dépend de l’emploi.
Cette contradiction vient de l’architecture économique héritée de l’industrialisation. La production de masse mobilisait beaucoup de travailleurs ; leurs salaires leur permettaient d’acheter les biens produits ; la consommation soutenait à son tour la production et l’emploi. Ce système a accompagné une amélioration historique considérable du niveau de vie. Mais il contient une contrainte : il faut maintenir suffisamment d’activité pour maintenir suffisamment d’emplois, puisque l’emploi reste le principal mécanisme de distribution du revenu.
Un gain de productivité devient alors paradoxal. Si une technologie permet de produire la même chose avec deux fois moins de travail, il devrait s’agir d’un progrès. Mais si la moitié du travail disparaît avec le revenu qui lui était associé, il faut recréer ailleurs de nouvelles activités. Le système en vient ainsi à produire de l’activité pour préserver l’emploi qui distribue le revenu nécessaire à la consommation.
C’est pourquoi certaines résistances à la transition écologique sont parfaitement rationnelles. Prolonger réellement la durée d’usage des produits, supprimer des opérations inutiles, automatiser ou fermer une industrie polluante peut réduire le besoin de travail humain. Tant que cette réduction menace directement la sécurité matérielle, la société possède une raison structurelle de résister à ses propres gains d’efficacité.
La transition sociétale consiste précisément à desserrer ce verrou. Lorsque l’accès aux moyens d’existence cesse progressivement de dépendre de l’obligation universelle d’occuper un emploi, une activité devenue inutile peut disparaître sans qu’il faille immédiatement en inventer une autre. Une technologie plus efficace peut être adoptée parce qu’elle exige moins de matière, moins d’énergie et moins de travail. Un produit peut durer plus longtemps sans que sa durabilité apparaisse comme une menace économique.
Cela ne signifie pas produire moins de richesse. Il s’agit au contraire de produire davantage de valeur avec moins de contraintes inutiles. Une société qui n’est plus obligée de maximiser l’emploi peut commencer à optimiser directement l’utilité, la qualité, les ressources et le bien-être.
Cette transformation libère également une ressource essentielle : le temps humain. Une personne moins dépendante de l’emploi peut se former, expérimenter, créer une activité, participer à une association, restaurer un territoire, produire de la connaissance ou contribuer à un projet collectif. Une heure disponible chaque semaine pour des millions de personnes représente une puissance considérable.
C’est ici que le contributisme prend tout son sens. La diminution du travail contraint ne produit pas nécessairement une société inactive ; elle peut au contraire libérer une grande quantité d’activité choisie et contributive.
La transition écologique cesse alors d’être principalement une politique de sacrifices individuels. Il devient possible de construire des systèmes plus efficaces sans demander aux individus de compenser en permanence, par leur comportement personnel, une économie structurellement poussée à maintenir les flux pour préserver l’emploi.
La transition sociétale n’est donc pas simplement la dimension sociale de la transition écologique : elle en constitue l’une des conditions structurelles. Tant que chaque diminution du besoin de travail menace directement l’existence économique des individus, les transformations profondes rencontreront des résistances légitimes. Lorsque cette dépendance se desserre, les gains d’efficacité cessent d’être socialement dangereux et peuvent enfin devenir pleinement désirables.
Note
Cette relation entre emploi, surproduction et blocage écologique est développée par Thierry Curty dans La transition sociétale préalable indispensable à la transition écologique et reprise dans La transition systémique vers une prospérité écologique et la sortie du 20e siècle.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : La transition du XXIe siècle est systémique ; La fin de l’emploi n’est pas la fin de l’activité humaine.
Explique : pourquoi certaines transformations écologiquement souhaitables rencontrent une résistance économique et sociale lorsqu’elles réduisent le besoin de travail.
Identifie : la dépendance emploi → revenu → consommation → production comme l’un des verrous structurels de la transition écologique.
Distingue : la diminution du besoin de travail d’une diminution de l’activité humaine ou de la prospérité.
Est rendue possible par : la dissociation progressive entre sécurité matérielle, revenu, activité et emploi.
Libère : du temps humain, de la capacité d’initiative et une force contributive aujourd’hui largement absorbée par la contrainte salariale.
Permet : d’accepter la disparition d’activités devenues inutiles ou nuisibles sans devoir les préserver principalement au nom de l’emploi.
Entre en tension avec : les politiques écologiques qui cherchent essentiellement à modifier les comportements individuels sans transformer l’architecture économique qui les conditionne.
Prépare : Décarboner les systèmes plutôt que culpabiliser les usages ; L’individu agit dans un système d’offre ; De l’économie circulaire à l’économie symbiotique : produire en restaurant le monde.
Repères conceptuels
transition sociétale · transition écologique · emploi · revenu · surproduction · productivité · temps libéré · contribution · transformation systémique