La technologie est souvent présentée comme une force autonome, dont le développement obéirait à une logique inexorable, indépendante des choix humains. Les découvertes scientifiques engendreraient nécessairement des inventions, lesquelles finiraient par s’imposer à la société en transformant ses modes de vie. Cette représentation conduit à une alternative trompeuse : accepter les conséquences du progrès technique ou s’opposer au progrès lui-même. Pourtant, la technologie n’est pas extérieure à la société : elle est l’une des expressions matérielles de sa culture, de ses valeurs, de ses intérêts et de sa manière de concevoir le monde. Les connaissances déterminent ce qu’il devient possible de réaliser ; les choix collectifs contribuent à déterminer ce qui sera effectivement développé, financé et diffusé.
Cette conception constitue l’une des contributions fondamentales de Benjamin Rodier à la pensée du Courant Constructif. Dans D’une rationalité instrumentale à une rationalité systémique, il s’appuie notamment sur la philosophie d’Andrew Feenberg pour contester l’idée d’une technique suivant une évolution prédéterminée. Une invention résulte d’interactions entre chercheurs, entrepreneurs, ingénieurs, investisseurs, utilisateurs, institutions et pouvoirs publics. Chacun intervient selon des attentes, des moyens et des représentations particulières. En reprenant une formulation d’Herbert Marcuse, Benjamin Rodier identifie ainsi une fonction essentielle de la rationalité : « matérialiser les valeurs », autrement dit traduire des aspirations culturelles, politiques ou éthiques en capacités techniques réellement utilisables.
Cette influence s’exerce dès la conception. Une société valorisant prioritairement la production de masse, la vitesse, la rentabilité immédiate et la consommation individuelle ne développe pas les mêmes infrastructures qu’une société donnant davantage d’importance à la durabilité, à la mutualisation, à la qualité de vie et à la maîtrise des ressources. Les propriétés physiques des matériaux ou les principes de l’ingénierie demeurent les mêmes, mais les objectifs assignés aux techniques changent leurs caractéristiques, leurs usages et leur organisation. Dans ses travaux sur la théorie critique de la technologie, Andrew Feenberg montre que les solutions techniques ne sont généralement pas entièrement déterminées par leurs seules contraintes fonctionnelles : plusieurs conceptions peuvent satisfaire une même fonction tout en incorporant des choix sociaux différents.
Le développement technologique suppose également un environnement culturel favorable. La formation scientifique, la liberté de recherche, l’initiative entrepreneuriale, la circulation des connaissances, la disponibilité du capital et l’acceptation de l’expérimentation ne constituent pas des propriétés naturelles de la technique. Ce sont des conditions sociales et institutionnelles construites. Une société qui cesse de les entretenir peut perdre sa capacité d’innovation, même lorsqu’elle conserve une partie de ses connaissances. Le GIEC, dans son sixième rapport consacré à l’atténuation du changement climatique, souligne que les politiques publiques, les institutions, les normes culturelles et les interactions entre acteurs déterminent fortement l’orientation et la diffusion des innovations bas-carbone. La capacité d’innover est elle-même une production collective de la civilisation.
L’apparition des écotechnologies illustre cette relation entre transformation culturelle et orientation technique. La prise de conscience écologique a contribué à modifier les priorités de recherche, les critères industriels et les politiques d’investissement. Les énergies renouvelables, l’écoconception, la récupération des ressources ou les procédés régénératifs ne résultent pas uniquement d’une succession automatique de découvertes : leur développement répond également à de nouvelles attentes collectives. L’Agence internationale de l’énergie identifie d’ailleurs, parmi les conditions déterminantes de l’innovation énergétique, le financement, la circulation des connaissances, la création de débouchés économiques et le soutien sociopolitique. Une intention écologique peut ainsi devenir un marché, une infrastructure et finalement une nouvelle capacité productive.
Cette transformation ne consiste pas simplement à produire les mêmes objets en polluant un peu moins. Une rationalité systémique peut modifier la fonction même des procédés industriels : concevoir des matières pour leurs usages successifs, organiser leur cyclage, récupérer les flux énergétiques, produire des ressources en restaurant les écosystèmes. L’industrie cesse alors d’être pensée uniquement comme un moyen d’extraire, transformer, consommer et rejeter. Elle devient progressivement une infrastructure de maîtrise des flux et de régénération. La transition culturelle prend une existence matérielle lorsque ses valeurs modifient non seulement les comportements individuels, mais l’architecture technique qui rend ces comportements possibles.
L’intelligence artificielle rend cette relation particulièrement visible. Selon les objectifs poursuivis, elle peut être développée pour automatiser la surveillance, concentrer les capacités de décision, remplacer des travailleurs ou, au contraire, favoriser l’accès aux connaissances, accroître l’autonomie et distribuer les capacités intellectuelles. Les mêmes fondements scientifiques peuvent soutenir des architectures et des usages très différents. La recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle, adoptée en 2021, cherche précisément à traduire des principes de dignité humaine, de justice, d’inclusion et de durabilité en exigences applicables au développement et à la gouvernance des systèmes. La technique ne devient pas conforme à ces valeurs par sa seule existence : elle doit être conçue, organisée et contrôlée en conséquence.
La relation fonctionne également en sens inverse. Les technologies modifient les comportements, les institutions et les représentations culturelles. Des infrastructures conçues selon certaines priorités peuvent ensuite renforcer les habitudes économiques et sociales qui les ont produites, créant des dépendances difficiles à transformer. Changer les valeurs sans adapter les systèmes techniques risque alors de laisser les aspirations nouvelles matériellement inapplicables ; modifier les technologies sans transformer les finalités collectives peut reproduire les déséquilibres existants sous une forme différente. La transition systémique repose donc sur une coévolution de la culture et de la technologie : les valeurs orientent les innovations, les innovations rendent possibles de nouvelles pratiques, et ces pratiques transforment à leur tour les représentations collectives.
Cette compréhension dépasse l’opposition entre technosolutionnisme et rejet de la technique. Il ne suffit ni d’attendre que l’innovation résolve spontanément les problèmes ni de renoncer aux technologies au nom d’une évolution morale supposée supérieure. La transformation culturelle doit orienter les capacités scientifiques et industrielles vers les finalités qu’elle rend désirables, tandis que ces capacités doivent donner une réalité concrète aux aspirations culturelles. L’évolution technologique devient alors une dimension essentielle de l’évolution civilisationnelle. La question n’est plus seulement de savoir quelles technologies l’Humanité peut produire, mais quelle civilisation elle entend construire à travers elles.
Note
La technologie ne reflète pas nécessairement des valeurs homogènes et unanimement partagées. Ses caractéristiques résultent de rapports de force, de compromis, de contraintes physiques, de possibilités scientifiques et de décisions économiques ou politiques parfois contradictoires. Les usages peuvent également détourner une invention de ses finalités initiales. La thèse de la matérialisation des valeurs ne signifie donc pas que la culture détermine intégralement la technique, mais que son évolution ne peut être comprise indépendamment des conditions sociales qui orientent sa conception, sa sélection et sa diffusion.
Relations conceptuelles
La complexité civilisationnelle impose d’évoluer sans perdre les acquis · La transition est systémique parce que toutes les transformations sont interdépendantes · La société doit apprendre à évoluer plus vite que ses institutions · L’alignement des intérêts est le moteur de la transition systémique · La connaissance devient une infrastructure productive · De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde. · La transition systémique transforme les contraintes en moteurs
Repères conceptuels
Philosophie de la technique · Culture technologique · Matérialisation des valeurs · Déterminisme technologique · Innovation · Choix sociotechniques · Rationalité systémique · Écotechnologies · Évolution culturelle · Coévolution · Institutions · Finalités collectives · Transition culturelle · Transition systémique