L’automatisation est souvent présentée comme une menace d’aliénation : à mesure que les machines deviennent plus performantes, l’humain risquerait de perdre son autonomie, d’être soumis à leurs décisions et finalement de devenir l’exécutant d’un système technique qui le dépasse. Cette inquiétude confond pourtant deux phénomènes différents. Ce n’est pas l’automatisation qui aliène l’individu, mais l’organisation sociale qui peut utiliser la technologie pour prolonger ou renforcer son aliénation.
Une machine n’organise pas spontanément sa fonction dans la société. Même lorsqu’un système dispose d’une autonomie technique importante, les objectifs qu’il poursuit, les règles qu’il applique et la place qu’il occupe dans l’organisation résultent d’une construction humaine. Lorsqu’un algorithme mesure en permanence la productivité d’un salarié, lui attribue des tâches, détermine son rythme ou conditionne son maintien dans l’emploi à des indicateurs de performance, ce n’est pas la machine qui a décidé de transformer l’humain en exécutant. L’organisation a choisi d’utiliser la machine de cette manière.
Le problème ne vient donc pas de ce que la machine soit devenue trop performante, mais au contraire de ce que l’humain reste affecté à une fonction d’exécution que la machine est déjà capable d’organiser.
C’est là que se trouve le paradoxe. L’automatisation devrait supprimer progressivement la nécessité d’accomplir les tâches répétitives, prévisibles, pénibles ou facilement formalisables. Pourtant, il arrive qu’elle soit utilisée pour optimiser le travail humain jusque dans ses moindres gestes. Au lieu de remplacer l’exécutant, elle perfectionne son contrôle. L’humain ne commande alors plus directement la machine : il reçoit d’elle les instructions calculées par un système conçu pour maximiser son rendement.
L’aliénation atteint ainsi une forme particulièrement aboutie. L’individu demeure indispensable non parce que sa faculté de jugement, sa créativité ou sa capacité relationnelle sont recherchées, mais parce qu’une partie du processus n’a pas encore été automatisée. Il devient momentanément le composant biologique d’un système dont l’organisation générale est déjà machinique.
La réponse ne consiste pas à supprimer l’automatisation pour remettre un humain à la place de la machine qui commande. Cela reviendrait à préserver la fonction aliénante plutôt qu’à la supprimer. Si une machine est capable de déterminer qu’une pièce doit être déplacée, qu’un colis doit être préparé ou qu’une opération répétitive doit être accomplie, l’étape suivante consiste à automatiser également son exécution lorsque cela devient techniquement possible.
Des machines peuvent commander à des machines au bénéfice des humains.
Cette logique renverse profondément la représentation habituelle de l’automatisation. Plus elle progresse, moins l’humain devrait avoir à s’adapter au fonctionnement de la machine. C’est au système technique de prendre en charge les fonctions pour lesquelles l’intelligence humaine constitue une ressource inutilement coûteuse, fragile ou surdimensionnée.
Libérer l’humain ne signifie évidemment pas supprimer toute contrainte, toute discipline ou toute responsabilité. Une société complexe continuera à nécessiter des décisions, des engagements et des obligations. Mais ceux-ci peuvent progressivement porter sur des fonctions dans lesquelles les capacités spécifiquement humaines ont une véritable utilité : comprendre une situation nouvelle, concevoir, arbitrer entre plusieurs objectifs, créer, négocier, transmettre, prendre soin, établir une relation de confiance, exercer une responsabilité ou donner une direction à l’action collective.
Le rôle humain se déplace alors de l’exécution vers la maîtrise du système.
Cette évolution ne se produit cependant pas automatiquement. Une entreprise peut utiliser chaque gain de productivité pour réduire les coûts tout en maintenant une pression maximale sur les salariés restants. Une autre organisation peut utiliser le même progrès technique pour supprimer des tâches pénibles, réduire le temps de travail humain ou déplacer les individus vers des activités où leur intervention possède davantage de sens. La technologie rend les deux trajectoires possibles ; l’organisation économique et sociale détermine celle qui sera suivie.
Il faut donc distinguer l’automatisation technique de la manière dont ses gains sont socialement distribués. Tant que l’existence économique de chacun reste conditionnée par l’emploi, supprimer une tâche peut menacer celui qui l’accomplissait. L’automatisation apparaît alors comme une adversaire, alors que le problème vient du système qui transforme une diminution du travail nécessaire en perte de revenu et de statut social.
Dans une organisation adaptée à la transition sociétale, le raisonnement est inverse : moins une société a besoin de mobiliser du temps humain pour assurer sa production, plus elle dispose de capacités humaines pour autre chose.
L’automatisation devient alors une technologie d’émancipation. Elle ne vise plus à obtenir toujours davantage de travail d’un individu mais à réduire la quantité de travail qu’il est nécessaire de lui imposer. Elle permet progressivement de substituer aux fonctions d’exécution des fonctions de conception, de contribution, de décision et de responsabilité.
La question déterminante n’est donc pas de savoir jusqu’où les machines risquent de remplacer l’humain. Elle est de savoir si nous voulons employer leur puissance à mieux contrôler son travail ou à le libérer de la nécessité de l’accomplir.
Note
La technologie n’est pas considérée ici comme aliénante ou émancipatrice en soi : ses effets dépendent de l’organisation sociale et des objectifs qui lui sont assignés.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : Travail et activité : distinguer la contrainte de l’activité humaine.
Contribue à : la diminution progressive du travail contraint et de l’emploi d’exécution.
Permet : le déplacement de la fonction humaine vers la conception, la décision, la création, la relation et la contribution.
Dépend de : une organisation économique permettant que les gains de productivité libèrent réellement les individus au lieu de simplement supprimer leur revenu.
Explique : pourquoi une technologie potentiellement émancipatrice peut devenir un instrument de contrôle lorsqu’elle est intégrée à une organisation sociale fondée sur l’aliénation du travail.
Prépare : Désautomatiser l’humain en automatisant les tâches ; L’humain comme architecte plutôt que comme exécutant.
Entre en tension avec : le management algorithmique du travail humain et l’optimisation de l’exécutant comme simple composant du processus productif.
Repères conceptuels
automatisation · aliénation · travail contraint · exécution · management algorithmique · productivité · émancipation · fonction humaine