Une civilisation confrontée à des crises majeures peut légitimement s’interroger sur sa capacité à les surmonter. L’aggravation des déséquilibres environnementaux, les tensions économiques, la fragilisation des institutions et l’interdépendance croissante des systèmes productifs constituent des motifs sérieux d’inquiétude. Mais reconnaître un risque d’effondrement ne signifie pas que celui-ci soit inévitable, pas davantage qu’il faille le considérer comme souhaitable. Entre le diagnostic d’un danger, la conviction qu’il ne peut être évité et le désir de le voir se réaliser, trois attitudes profondément différentes peuvent se succéder. Lorsque cette distinction disparaît, l’analyse prospective risque de devenir un imaginaire collectif qui décourage précisément les transformations nécessaires pour éviter la catastrophe.
Cette contradiction est au cœur de la critique développée par Benjamin Rodier dans Pourquoi nous nous opposons à la collapsologie. Il distingue les constats scientifiques relatifs aux déséquilibres planétaires de la posture existentielle adoptée face à ces constats. Une même connaissance des risques peut conduire à rechercher des solutions, à préparer des adaptations, à se résigner ou à considérer la rupture comme l’occasion d’un renouveau. Aucune de ces attitudes ne découle automatiquement des données scientifiques. Benjamin Rodier reproche à la pensée effondriste de présenter trop souvent une interprétation fataliste comme la conclusion nécessaire de l’analyse des risques. Le problème n’est pas d’étudier la possibilité de l’effondrement, mais de transformer cette possibilité en certitude avant d’avoir épuisé les moyens de l’éviter.
La distinction possède un fondement scientifique. Le GIEC, dans son rapport de synthèse de 2023, établit la gravité des risques climatiques, l’existence de dommages déjà irréversibles et l’aggravation des conséquences lorsque le réchauffement augmente. Mais il souligne également que l’ampleur des risques futurs dépend fortement des décisions prises, des politiques engagées et du déploiement des solutions d’atténuation et d’adaptation. Des trajectoires différentes restent possibles, même si certaines pertes ne peuvent plus être évitées. La science permet d’évaluer des mécanismes, des probabilités et des limites ; elle ne démontre pas que toute civilisation complexe serait condamnée à s’effondrer selon un calendrier prédéterminé.
Le fatalisme apparaît lorsque l’avenir cesse d’être considéré comme un ensemble de trajectoires influencées par l’action humaine. Les innovations deviennent alors insuffisantes par principe, les réformes trop tardives et les efforts collectifs dérisoires. Dans Collapsologie et Courant Constructif : peut-on encore éviter l’effondrement ?, Benjamin Rodier oppose à cette perspective la possibilité d’un dépassement civilisationnel. Son raisonnement est prospectif : face à une crise systémique, une société peut perdre ses capacités d’organisation ou développer une architecture nouvelle capable de résoudre les contradictions de l’ancienne. Considérer l’échec comme acquis revient à renoncer par avance à explorer une partie des futurs possibles.
La critique devient plus profonde lorsque l’effondrement n’est plus seulement annoncé, mais désiré. Dans La collapsologie cache un désir d’effondrement, Benjamin Rodier analyse les ressorts culturels et affectifs de cette aspiration : rejet de l’aliénation moderne, perte de sens, nostalgie communautaire, saturation devant la complexité et espoir d’une reconstruction radicale. Il identifie un mécanisme particulièrement problématique : si la destruction du système existant devient la condition imaginée d’un monde meilleur, les solutions capables d’éviter cette destruction peuvent finir par apparaître comme des obstacles plutôt que comme des progrès. Le désir de transformation se retourne alors contre les moyens de la réaliser.
Cette tension n’est pas purement hypothétique. Dans un entretien accordé au Monde en septembre 2019, Pablo Servigne distingue explicitement les effondrements écologiques qu’il redoute de ceux du capitalisme et du monde thermo-industriel qu’il souhaite. Il reconnaît simultanément qu’une disparition rapide de ces structures pourrait placer des millions de personnes dans des situations extrêmement difficiles. Cette contradiction illustre la difficulté de dissocier le rejet d’une organisation économique de la destruction des capacités civilisationnelles auxquelles elle est associée. Souhaiter le dépassement d’un système ne signifie pas nécessairement souhaiter les souffrances provoquées par son effondrement ; encore faut-il expliquer comment transformer ce système sans détruire les fonctions indispensables qu’il assure.
L’imaginaire post-apocalyptique tend parfois à éluder cette question. Il projette sur l’après-effondrement des communautés solidaires, autonomes, pacifiques, proches de la nature et libérées des contraintes de la société industrielle. Ces aspirations peuvent être parfaitement légitimes. Mais leur réalisation suppose des conditions matérielles et institutionnelles rarement explicitées : sécurité alimentaire, soins, connaissances techniques, protection des libertés, infrastructures énergétiques et capacité à contenir la violence. Une communauté peut choisir une existence simple précisément parce qu’elle bénéficie des fonctions protectrices et productives d’une civilisation complexe. La disparition des structures qui garantissent cette liberté ne rend pas automatiquement possible la société harmonieuse que l’on projette sur leurs ruines.
Le risque du récit effondriste tient ainsi à une double idéalisation : celle d’un passé supposé plus authentique et celle d’un avenir communautaire rendu possible par la disparition du présent. Les acquis de la modernité deviennent invisibles tandis que ses contradictions occupent toute la représentation collective. Or la liberté individuelle, la santé publique, l’éducation, les droits des femmes et la protection contre les rapports de domination reposent notamment sur des capacités institutionnelles dont la disparition pourrait provoquer des régressions considérables. L’évolution civilisationnelle ne consiste pas à détruire ce qui a rendu possible l’émancipation humaine, mais à dépasser les mécanismes qui empêchent ses acquis de produire leurs bénéfices sans dégrader le monde.
Cette critique ne doit cependant pas conduire à assimiler toute réflexion collapsologique au renoncement. Dans une étude publiée en 2023 dans Environmental Politics, le sociologue Carl Cassegård distingue plusieurs formes d’engagement chez les militants anticipant des catastrophes majeures. Certaines conduisent au retrait, d’autres à l’action politique, à la construction d’alternatives ou à la préservation de valeurs jugées essentielles. La conscience d’un avenir difficile peut donc susciter une mobilisation réelle. La préparation aux risques, la résilience territoriale et l’adaptation restent indispensables, y compris dans une stratégie constructive. Ce qui devient problématique n’est pas la lucidité face aux catastrophes possibles, mais l’abandon prématuré de l’ambition de les prévenir ou d’en réduire l’ampleur.
La position constructive défendue par Benjamin Rodier dépasse ainsi l’opposition entre optimisme et pessimisme. Dans Pour une mobilisation constructive, il refuse autant l’attente passive d’un progrès technologique providentiel que la résignation devant une catastrophe annoncée. Les solutions doivent être recherchées, évaluées, financées et déployées ; les institutions doivent évoluer et les populations se mobiliser. La transition systémique ne promet pas l’absence de crises ni la réussite automatique des transformations engagées. Elle affirme que la possibilité d’un échec ne constitue pas une raison de renoncer aux capacités de résolution dont dispose l’Humanité. L’avenir n’est pas seulement ce que la société prévoit : il est aussi ce qu’elle contribue à rendre possible par ses décisions.
Note
Le terme effondrisme désigne ici une attitude présentant l’effondrement civilisationnel comme inéluctable, voire souhaitable. Il ne doit pas être assimilé à l’ensemble des recherches sur les risques systémiques ni à tous les courants de la collapsologie. Les motivations attribuées à certains discours par Benjamin Rodier constituent une interprétation philosophique et psychologique, dont les généralisations ne sont pas scientifiquement établies. De même, l’opposition entre effondrement et dépassement évolutif représente une grille prospective, non une loi universelle de la théorie du chaos. La position constructive consiste à préserver les possibilités d’action sans minimiser les risques ni prétendre que toutes les catastrophes pourront être évitées.
Relations conceptuelles
La régression civilisationnelle détruit les capacités qui soutiennent la population · La complexité civilisationnelle impose d’évoluer sans perdre les acquis · La transition doit devenir désirable pour devenir possible · La visibilité des solutions conditionne la capacité collective d’agir · L’écologie créative remplace la culpabilité par la responsabilité de transformer le monde · La résilience sociale naît de la réaction distribuée aux menaces · Une solution n’existe réellement pour la société que lorsqu’elle change d’échelle · De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde.
Repères conceptuels
Imaginaire de l’effondrement · Collapsologie · Effondrisme · Fatalisme · Désir d’effondrement · Prospective · Risque systémique · Résignation · Utopie post-apocalyptique · Régression civilisationnelle · Dépassement évolutif · Lucidité proactive · Résilience créative · Transition culturelle · Transition systémique