Connaître la gravité d’un problème ne suffit pas à provoquer sa résolution. Une société peut disposer d’informations scientifiques solides, identifier les risques auxquels elle s’expose, développer des solutions et pourtant ne pas engager les transformations nécessaires. Entre la connaissance d’un danger et la volonté de le surmonter intervient une dimension fondamentale de l’action humaine : le désir. Les individus ne construisent pas durablement leur avenir dans le seul but d’échapper à une catastrophe. Ils poursuivent également des aspirations, recherchent des possibilités nouvelles et souhaitent améliorer leurs conditions d’existence. Une transition peut être objectivement nécessaire sans devenir collectivement possible tant que la société ne désire pas suffisamment l’avenir qu’elle propose.
Cette distinction constitue l’une des contributions majeures de Benjamin Rodier à la transition culturelle. Dans Comment rendre l’écologie désirable : introduction à l’écologie évolutionnaire, publié en 2023, il identifie un paradoxe : l’existence de solutions ne garantit nullement leur mise en œuvre. La volonté collective constitue un facteur déterminant de leur adoption, de leur financement et de leur déploiement. Or une grande partie du discours écologique s’est construite autour de la dénonciation des dommages, de l’annonce des catastrophes et de la culpabilisation des comportements. Benjamin Rodier propose de déplacer le centre de gravité de cette communication : ne plus chercher seulement à convaincre l’Humanité qu’elle doit changer, mais lui donner envie de construire le monde vers lequel elle pourrait évoluer.
La peur possède une fonction essentielle : elle signale un danger, attire l’attention et peut déclencher des réactions protectrices. Mais son efficacité mobilisatrice dépend de la manière dont les individus perçoivent leurs possibilités d’action. Une menace présentée comme gigantesque, incontrôlable et pratiquement inévitable peut susciter une conscience aiguë du problème tout en affaiblissant la conviction qu’une réponse reste possible. Dès 2009, Saffron O’Neill et Sophie Nicholson-Cole montraient que les représentations visuelles alarmantes du changement climatique pouvaient capter l’attention sans favoriser nécessairement l’engagement personnel. Il faut donc distinguer la capacité d’un discours à faire prendre conscience d’un risque de sa capacité à susciter une action durable.
La désirabilité introduit une dimension que le catastrophisme tend à négliger : la représentation positive de ce que le changement rendra possible. Une transition écologique présentée comme une succession de privations, de restrictions, d’interdictions et de sacrifices peut difficilement devenir une aspiration collective majoritaire. À l’inverse, une transformation qui promet des logements plus confortables, des villes plus agréables, une meilleure santé, une énergie plus accessible, davantage de liberté et de sécurité matérielle peut susciter un intérêt dépassant largement les personnes déjà convaincues par l’urgence environnementale. Il ne s’agit pas d’enjoliver les solutions, mais d’identifier leurs bénéfices réels et de les rendre compréhensibles. La désirabilité ne consiste pas à rendre séduisante une contrainte inchangée : elle consiste à transformer les conditions de l’existence pour que le progrès écologique devienne aussi un progrès humain.
Cette approche possède des fondements empiriques. Dans une étude publiée en 2012 dans Nature Climate Change, Paul Bain et ses collaborateurs ont montré que des personnes sceptiques à l’égard du changement climatique pouvaient néanmoins manifester davantage d’intentions favorables à l’action environnementale lorsqu’on leur présentait ses bénéfices pour la société, notamment la qualité des relations humaines et le développement économique ou technologique. L’intérêt de ce résultat dépasse la communication climatique : les motivations individuelles peuvent converger vers une transformation collective sans reposer sur une adhésion préalable à une représentation identique du problème. Une même transition peut être désirable pour des raisons écologiques, économiques, sanitaires, sociales ou culturelles différentes.
Mais le désir ne suffit pas davantage que la peur lorsqu’il demeure déconnecté de capacités réelles. Un avenir enthousiasmant mais présenté comme inaccessible risque de produire une espérance passive, voire une désillusion supplémentaire. Dans une synthèse publiée en 2023 dans Current Opinion in Psychology, la chercheuse Maria Ojala distingue les formes d’espoir associées à une compréhension des possibilités d’action des manifestations émotionnelles d’optimisme, dont les effets sur l’engagement sont moins constants. L’espoir constructif suppose de pouvoir identifier des moyens, des acteurs et des trajectoires plausibles. La mobilisation naît de la rencontre entre un avenir souhaitable et la conviction qu’il existe des possibilités crédibles de contribuer à sa réalisation.
Cette condition renvoie directement à l’organisation économique et institutionnelle. Une personne peut désirer un monde écologiquement soutenable tout en craignant de perdre son emploi, son logement, sa mobilité ou sa sécurité financière dans la transition. Son opposition éventuelle ne traduit pas nécessairement un rejet du progrès écologique : elle peut exprimer un conflit entre une aspiration collective et des intérêts personnels légitimes. Le GIEC, dans son sixième rapport, souligne que les motivations individuelles doivent être accompagnées par des transformations structurelles, des infrastructures adaptées, une participation effective et des conditions sociales favorables. La désirabilité dépend donc autant des bénéfices annoncés que de leur accessibilité. Une transition dont les avantages seraient captés par quelques-uns tandis que les coûts seraient imposés aux autres ne pourrait prétendre constituer un progrès collectivement désirable.
La transition systémique apporte ici une réponse à la fois culturelle et matérielle. L’alignement des intérêts cherche à modifier les mécanismes économiques pour que les transformations nécessaires produisent des bénéfices pour ceux qui les réalisent. La transition sociétale vise à dissocier progressivement la sécurité d’existence de la contrainte productive, afin que les gains d’efficacité ne deviennent plus automatiquement des menaces pour les travailleurs. La maîtrise des ressources et l’innovation régénérative ouvrent la possibilité de produire davantage de fonctions utiles en réduisant les dégradations environnementales. La transition culturelle permet de reconnaître ces transformations comme les composantes d’un avenir souhaitable, plutôt que comme des concessions imposées par une catastrophe annoncée. La désirabilité devient alors une propriété de l’architecture même de la transition, et non un simple argument destiné à obtenir son acceptation.
Ce changement transforme également le rôle des imaginaires collectifs. Une civilisation agit en fonction de ses connaissances, mais aussi des futurs qu’elle se représente comme accessibles. Lorsque le discours dominant se limite à annoncer une dégradation inévitable, les solutions peuvent apparaître dérisoires et les initiatives individuelles inutiles. Lorsque des trajectoires crédibles sont rendues visibles, la recherche, l’entrepreneuriat, la coopération et l’engagement citoyen peuvent devenir les instruments d’une ambition partagée. La prospective constructive ne cherche pas à dissimuler les risques ni à promettre une réussite automatique. Elle explore les possibilités de transformation afin que l’avenir ne soit plus perçu comme une fatalité à subir, mais comme un ensemble de choix et de capacités à développer.
La transition culturelle consiste ainsi à faire évoluer le rapport collectif à l’avenir. Elle remplace l’alternative entre le maintien d’un système insoutenable et l’acceptation résignée de son effondrement par la perspective d’une évolution civilisationnelle désirable. La transition systémique donne à cette perspective une cohérence économique, scientifique, technique et institutionnelle. La connaissance des risques indique pourquoi il faut agir ; la compréhension des solutions montre comment agir ; la désirabilité donne une raison de vouloir agir. Une civilisation ne franchit pas une nouvelle étape simplement parce qu’elle sait que l’ancienne atteint ses limites. Elle évolue lorsqu’elle devient capable de reconnaître dans sa transformation la possibilité d’un avenir préférable à celui qu’elle abandonne.
Note
La désirabilité ne constitue ni une condition suffisante de réussite ni une garantie d’adhésion universelle. Certaines transformations comportent des coûts, des pertes ou des contraintes qui ne peuvent être supprimés par un récit positif. La peur peut également contribuer à l’engagement : une méta-analyse publiée en 2026 observe un effet positif, quoique modeste, des messages suscitant la peur dans la communication climatique. L’apport de Benjamin Rodier est ici interprété comme une proposition de stratégie culturelle : compléter la conscience du danger par un avenir désirable, des solutions crédibles et des conditions matérielles permettant leur appropriation.
Relations conceptuelles
La transition intérieure et la transition extérieure sont les deux faces d’une même transformation · L’alignement des intérêts est le moteur de la transition systémique · La transition sociétale est un préalable à la transition écologique · La technologie matérialise les valeurs de la société qui la produit · La sécurité matérielle élargit l’horizon écologique · La transition systémique transforme les contraintes en moteurs · La complexité civilisationnelle impose d’évoluer sans perdre les acquis · Le sacrifice du beau a un coût psychologique collectif
Repères conceptuels
Désirabilité · Transition culturelle · Écologie évolutionnaire · Aspirations collectives · Mobilisation constructive · Imaginaires du futur · Espoir constructif · Conscience du risque · Sentiment d’efficacité · Progrès vécu · Adhésion collective · Alignement des intérêts · Prospective constructive · Transition systémique