Une industrie peut capter 90 % du CO₂ qui sort de sa cheminée sans avoir profondément transformé la manière dont elle produit. Elle peut continuer à extraire des ressources fossiles, les transporter, les brûler ou les transformer, puis ajouter en bout de chaîne une installation chargée de récupérer une partie du carbone qu’elle vient de produire. Les émissions atmosphériques diminuent effectivement, mais le procédé industriel demeure fondé sur la logique extractive du XXe siècle. Confondre cette réduction des rejets avec la décarbonation de la production masque donc deux transformations très différentes.
Les institutions internationales emploient couramment le terme de décarbonation dans un sens large qui inclut le CCS. L’Agence internationale de l’énergie considère ainsi le captage comme l’une des technologies utiles pour réduire les émissions du ciment, de l’acier ou de la chimie, notamment lorsque certaines émissions résultent directement des réactions de procédé. Au sens retenu ici, cette réduction reste cependant un traitement de fin de chaîne. Décarboner la fabrication signifie d’abord transformer le procédé : efficacité, électrification, nouvelles réactions chimiques, nouvelles matières premières, recyclage des molécules et, lorsque le carbone est nécessaire au produit, utilisation de carbone déjà présent dans le cycle atmosphérique plutôt que de carbone géologique supplémentaire.
Une production décarbonée n’est donc pas nécessairement une production où aucune molécule de CO₂ n’apparaît jamais. Une industrie peut utiliser du carbone, en émettre ponctuellement et néanmoins appartenir au système industriel du XXIe siècle si son fonctionnement n’introduit plus continuellement du carbone fossile supplémentaire dans le cycle climatique. Le carbone peut devenir matière première : carbone atmosphérique, carbone biogénique, CO₂ recyclé, carbonates ou molécules de synthèse. La question pertinente n’est plus seulement combien sort de la cheminée, mais d’où vient le carbone qui entre dans le procédé et pourquoi le procédé en produit-il ?
Cette distinction change complètement les incitations industrielles. Si le bilan réglementaire est calculé seulement après captage, une usine peut conserver une technologie ancienne puis investir dans le nettoyage de ses fumées. Le constat formulé depuis plusieurs années sur LMC est qu’il serait plus structurant de comptabiliser les émissions du procédé avant captage, puis de laisser l’industriel valoriser séparément le carbone qu’il récupère. L’entreprise aurait alors deux marchés distincts : transformer son outil pour réduire sa production de CO₂, et éventuellement capter le CO₂ résiduel pour le vendre comme matière première. La diminution des émissions ne serait plus confondue avec la gestion du déchet après sa création.
Cette distinction est également essentielle pour le climat. Le GIEC précise explicitement que le CCS ou le CCU appliqué à du CO₂ d’origine fossile ne constitue pas une élimination du carbone atmosphérique. Pour devenir une technologie de retrait, le carbone doit provenir directement de l’air ou indirectement de biomasse et être ensuite stocké durablement. Capturer une tonne provenant d’un combustible fossile évite qu’une nouvelle tonne rejoigne l’atmosphère ; extraire une tonne déjà présente dans l’air diminue le stock atmosphérique hérité des émissions passées. Les deux opérations ont une utilité climatique, mais elles ne remplissent pas la même fonction.
Les confondre peut même produire une mauvaise allocation industrielle. Le CO₂ d’une cheminée est fortement concentré et généralement moins coûteux à récupérer que le CO₂ diffus dans l’air. Le captage direct atmosphérique reste aujourd’hui beaucoup plus coûteux et énergivore. Si les deux carbones sont ensuite vendus indistinctement aux mêmes fabricants de carburants, polymères, carbonates ou fibres, le carbone fossile capté à la source peut naturellement concurrencer le carbone atmosphérique. On risque alors de développer un marché de valorisation du CO₂ qui donne économiquement priorité au maintien de sources industrielles polluantes plutôt qu’à l’extraction du stock atmosphérique qu’il faut pourtant réduire.
L’enfouissement systématique ne résout pas davantage cette contradiction industrielle. Le stockage géologique peut être utile pour des émissions résiduelles difficiles à supprimer et le GIEC considère qu’un stockage correctement sélectionné peut isoler durablement le CO₂. Mais lorsque le captage sert principalement à prolonger un procédé fossile qui pourrait être remplacé, la société mobilise énergie, capital, infrastructures de transport et capacités de stockage pour gérer indéfiniment une émission que la génération industrielle suivante devrait éviter de produire.
Le CCS conserve donc une fonction de transition et une fonction résiduelle, notamment lorsque les émissions de procédé restent techniquement difficiles à éliminer. Mais il ne doit pas définir l’industrie future. Le véritable progrès consiste à déplacer l’effort du traitement des fumées vers la conception même de la production. L’industrie du XXIe siècle ne doit pas apprendre à mieux vivre avec les émissions de celle du XXe mais à exclure leur existence, puis réserver la capture à une autre mission : retirer de l’atmosphère le carbone que deux siècles d’industrie y ont déjà accumulé.
Note
Cette fiche utilise « décarbonation de la production » dans un sens plus strict que certaines classifications institutionnelles, qui incluent le CCS parmi les technologies de décarbonation industrielle. Elle ne nie donc pas l’efficacité climatique du captage à la source : empêcher une émission fossile d’atteindre l’atmosphère réduit bien les émissions nettes. Elle distingue cette fonction d’abattement de la transformation du procédé industriel et du retrait de CO₂ déjà présent dans l’atmosphère.
Relations conceptuelles
Industrie du carbone · Extractivisme inversé · Captage direct du CO₂ · Néoindustrialisation · Décarbonation · Maîtrise de la ressource · Économie symbiotique · Cyclage · Restauration climatique · Alignement des intérêts
Repères conceptuels
Décarbonation à la source · Captage en sortie · CCS · CCU · Émission évitée · Retrait atmosphérique · Carbone fossile · Carbone atmosphérique · Traitement de fin de chaîne · Concurrence du carbone