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La cinquième économie : une économie post-travail

L’humanité n’a jamais vécu sans activité économique. Produire, construire, échanger, apprendre, transmettre, soigner ou organiser la vie collective ont toujours exigé une participation humaine. Mais cela ne signifie pas que toutes les sociétés aient été des sociétés du travail au sens moderne.

Il faut distinguer ici trois notions. L’activité désigne ce que l’humain fait pour produire, créer, échanger ou contribuer. L’emploi est la forme institutionnelle par laquelle une partie de cette activité est intégrée à l’appareil productif et rémunérée. Le travail, dans cette grille de lecture, désigne la situation où l’activité devient structurellement obligatoire parce que l’accès aux conditions matérielles de l’existence en dépend.

Cette dépendance constitue l’aliénation. Une personne peut aimer son métier, être passionnée par ce qu’elle fait et néanmoins rester contrainte de travailler si l’arrêt de cette activité menace rapidement son revenu, son logement ou sa sécurité économique. Une activité peut donc être subjectivement épanouissante tout en restant structurellement obligatoire.

Au XXe siècle, l’emploi devient le centre d’une grande partie de l’organisation sociale : revenu, protection sociale, retraite, logement, crédit, consommation et reconnaissance. Ce modèle correspondait parfaitement à une économie industrielle qui avait besoin de mobiliser massivement la population dans la production.

Mais l’automatisation transforme progressivement cette nécessité. La mécanisation a remplacé une partie de la force physique ; la robotisation a automatisé d’innombrables opérations industrielles ; l’informatique a pris en charge le calcul et la gestion ; l’intelligence artificielle étend désormais cette évolution à des fonctions cognitives. Une part croissante de l’exécution productive peut être transférée à des systèmes techniques.

C’est là que commence la cinquième économie : l’économie post-travail. Elle ne désigne pas une société sans activité humaine, mais une société dans laquelle le travail cesse progressivement d’être une condition universelle de la production et, par conséquent, de l’existence matérielle.

La différence est fondamentale. Dans la société du travail, l’individu doit d’abord trouver une activité rémunérée afin de pouvoir vivre. Dans une société post-travail, il dispose des moyens de vivre et peut ensuite choisir comment il souhaite être actif.

Le gain de productivité change alors de signification. Dans une économie où le revenu dépend de l’emploi, produire autant avec moins d’humains apparaît comme une menace. Il faut recréer ailleurs suffisamment d’activité pour restaurer les emplois supprimés. Dans une économie post-travail, le même progrès redevient ce qu’il est techniquement : une réduction de l’effort nécessaire pour satisfaire un besoin.

L’humain ne devient pas inactif pour autant. Il peut entreprendre, créer, enseigner, rechercher, cultiver, réparer, participer à une association, produire de la connaissance ou contribuer à un projet collectif. Ce qui disparaît progressivement est l’obligation d’exercer une activité particulière pour conserver le droit matériel d’exister.

Cette cinquième économie ne peut toutefois apparaître qu’après la quatrième, celle de la maîtrise de la ressource. Une production fortement automatisée suppose énergie, infrastructures, connaissances, systèmes productifs robustes et maîtrise des flux de matière. Plus la quatrième économie apprend à produire efficacement avec moins de matière, d’énergie et d’intervention humaine, plus elle crée les conditions matérielles de la suivante.

La quatrième économie libère progressivement l’humain de la nécessité productive ; la cinquième organise les conséquences sociales de cette libération.

Le contributisme constitue l’un des mécanismes de transition entre les deux. À mesure que l’emploi cesse d’absorber toute l’activité utile, d’autres formes de contribution peuvent être reconnues : production de connaissances, innovation ouverte, projets collectifs, activités associatives, entretien de communs ou initiatives territoriales. La création de valeur cesse progressivement d’être confondue avec l’occupation permanente d’un emploi.

L’économie post-travail n’implique donc ni la disparition du marché, ni celle des entreprises, ni celle de toute rémunération. Certaines activités humaines resteront nécessaires, certaines compétences rares et beaucoup de personnes souhaiteront encore exercer un métier structuré.

Ce qui cesse progressivement d’être universel est le travail comme condition d’accès à l’existence matérielle.

La question économique change alors de nature. Elle n’est plus : « comment créer suffisamment de travail pour que chacun puisse vivre ? »

Elle devient : « comment organiser une société dans laquelle chacun peut vivre, agir et contribuer sans être obligé de travailler pour avoir le droit d’exister matériellement ? »

Note

La cinquième économie constitue une grille de lecture prospective développée par Thierry Curty dans le prolongement du modèle des économies successives. Elle ne désigne ni la disparition immédiate de l’emploi ni une société où toute production serait automatisée. Elle décrit le stade auquel la maîtrise de la ressource, la productivité et l’automatisation deviennent suffisamment avancées pour que le travail humain puisse progressivement cesser d’être la condition universelle de la production et de l’accès aux moyens d’existence.

Relations conceptuelles

S’appuie sur : Travail et activité : distinguer la contrainte de l’activité humaine ; La fin de l’emploi n’est pas la fin de l’activité humaine ; Désautomatiser l’humain en automatisant les tâches ; Les quatre économies : de la prédation de la ressource à sa maîtrise.

Est rendue possible par : l’automatisation systémique, l’augmentation de la productivité et la diminution progressive du besoin d’intervention humaine dans la production.

Est préparée matériellement par : l’économie de maîtrise de la ressource, qui augmente l’efficacité des systèmes productifs et réduit leur dépendance aux flux croissants de matière, d’énergie et de travail.

Est préparée socialement par : le contributisme, la diversification des formes de revenu et le développement des communs.

Transforme : la relation entre revenu, emploi, activité, statut social et accès aux conditions matérielles d’existence.

Distingue : la disparition progressive du travail contraint de la disparition de l’activité humaine.

Réduit : la nécessité de créer artificiellement des emplois pour maintenir la distribution du revenu.

Ne signifie pas : la disparition de toute activité économique, de tout emploi, de toute propriété, de tout marché ou de toute rémunération.

Prolonge : Le communisme comme conséquence économique plutôt que comme programme politique.

Contribue à : De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde ; La transition sociétale est un préalable à la transition écologique.

Repères conceptuels

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