L’abondance du XXe siècle a été largement construite sur une idée simple : une société est d’autant plus prospère qu’elle produit, vend et renouvelle une quantité importante de biens. La puissance économique se mesure alors facilement en tonnes d’acier, en automobiles produites, en mètres carrés construits, en énergie consommée ou en marchandises transportées. Cette logique a permis une élévation spectaculaire du niveau de vie et un accès massif à des biens autrefois réservés à une minorité.
Mais elle a aussi associé l’abondance à une vitesse élevée de circulation de la matière. Pour maintenir l’activité, les revenus et l’emploi, il faut continuellement produire, vendre puis remplacer. Un objet durable peut alors devenir économiquement paradoxal : s’il remplit sa fonction pendant trente ans, il génère moins de transactions qu’un objet remplacé tous les cinq ans. Une partie de l’économie industrielle finit ainsi par dépendre moins de la quantité de fonctions réellement nécessaires que du renouvellement continuel des supports matériels qui les fournissent.
Cette situation ne signifie pas que l’industrie du XXe siècle se soit trompée. Elle correspondait à une phase historique durant laquelle il fallait équiper rapidement des populations entières en logements, véhicules, électroménager, infrastructures, télécommunications et biens de consommation. Le flux matériel massif constituait le moyen d’accéder à une abondance auparavant inexistante. Mais une société déjà largement équipée n’est plus dans la même situation qu’une société qui doit encore constituer son capital matériel initial.
La quatrième économie, de la maîtrise de la ressource, peut donc donner à l’abondance une signification différente. Elle ne repose plus prioritairement sur la quantité d’objets qui traversent rapidement le système économique, mais sur la quantité, la qualité et la permanence des fonctions auxquelles chacun peut accéder. Être abondamment mobile ne signifie pas nécessairement posséder plusieurs véhicules et en renouveler fréquemment la matière ; cela signifie pouvoir se déplacer facilement, rapidement, loin et à faible coût. Disposer d’une abondance de connaissance ne signifie pas accumuler des tonnes de papier ; cela signifie pouvoir accéder instantanément à une immense quantité d’informations, d’analyses et de capacités intellectuelles. L’abondance d’énergie ne se mesure pas seulement au combustible extrait, mais à l’énergie effectivement disponible pour assurer les fonctions sociales et productives.
Cette distinction entre abondance des fonctions et abondance des flux change profondément la nature de la prospérité. Une maison confortable, silencieuse, bien isolée et durable peut offrir davantage de valeur d’usage pendant un siècle qu’une succession de bâtiments médiocres exigeant continuellement des travaux et des remplacements. Un équipement industriel fiable et continuellement modernisé peut produire davantage de valeur que plusieurs générations de machines entièrement remplacées. Un matériau cyclé peut traverser plusieurs fonctions successives au lieu d’être extrait à nouveau pour chacune d’elles.
Le numérique a déjà rendu cette transformation très visible. Une bibliothèque entière, une collection musicale, des cartes géographiques, une calculatrice, un appareil photographique, un terminal bancaire, un journal et quantité d’autres fonctions peuvent tenir dans quelques centaines de grammes d’électronique. Le système numérique possède évidemment une infrastructure physique considérable, mais son exemple montre que l’augmentation spectaculaire des services disponibles n’exige pas une augmentation équivalente du nombre d’objets possédés par chaque individu.
La même logique peut progressivement gagner l’industrie matérielle. Des composants plus intégrés réduisent le nombre de pièces. Une matière mieux conçue peut être cyclée. Une infrastructure peut être utilisée plus intensément grâce à l’automatisation. Une même machine peut fournir davantage de fonctions pendant sa durée d’usage. Les objets peuvent être remplacés lorsque cela est rationnel sans que leur matière soit perdue, parce qu’elle retourne rapidement dans le système productif. La croissance de la prospérité dépend alors moins de la quantité de matière neuve introduite dans l’économie que de la capacité à exploiter intelligemment un capital matériel déjà considérable.
Cette conception de l’abondance permet également de sortir d’une confusion fréquente entre sobriété forcée et efficacité. Une économie qui utilise moins de matière pour fournir davantage de fonctions n’organise pas la pénurie ; elle devient plus performante. Si un véhicule consomme deux fois moins d’énergie pour parcourir la même distance, il n’offre pas moins de mobilité. Si une structure utilise moitié moins de matière à résistance égale, elle n’offre pas moins de bâtiment. Si un kilogramme de cuivre traverse plusieurs générations d’équipements, il ne produit pas moins de valeur parce qu’il est extrait une seule fois.
La prospérité écologique ne consiste donc pas nécessairement à demander à chacun de vivre avec moins de fonctions, moins de mobilité, moins de confort ou moins de possibilités. Elle consiste à dissocier progressivement ces possibilités de l’augmentation permanente des flux physiques nécessaires pour les fournir.
Cette évolution devient encore plus importante lorsque l’automatisation réduit la quantité de travail humain nécessaire à la production. Dans une économie où le revenu dépend massivement de l’emploi, ralentir volontairement le renouvellement des objets peut détruire l’activité dont les individus dépendent matériellement. La surproduction n’est alors pas seulement un problème industriel ; elle est aussi une conséquence du modèle social. Tant que produire davantage reste nécessaire pour maintenir suffisamment d’emplois, la durabilité des objets entre structurellement en tension avec l’organisation économique.
La transition sociétale change cette équation. À mesure que le revenu, l’activité humaine et l’existence matérielle cessent de dépendre exclusivement de la multiplication des emplois productifs, l’économie peut se concentrer davantage sur l’utilité réelle. Il devient alors moins nécessaire de maintenir artificiellement de grands flux de renouvellement simplement pour faire fonctionner la distribution des revenus.
L’abondance du XXIe siècle peut ainsi être plus grande tout en étant matériellement plus sobre dans son fonctionnement. Plus de mobilité, plus de connaissance, plus d’énergie disponible, plus de confort, plus de puissance technique, mais une plus grande partie de cette richesse produite à partir d’un stock de matière maîtrisé, cyclé et utilisé avec une efficacité croissante.
Le XXe siècle a créé l’abondance en apprenant à produire énormément.
La notion de maîtrise de la ressource, à l’origine de la quatrième économie doit apprendre à faire mieux encore : produire énormément de valeur sans devoir continuellement produire énormément de flux.
Note
Cette distinction entre l’abondance du XXe siècle, fondée largement sur des flux matériels élevés, et une abondance du XXIe siècle reposant davantage sur la qualité, la durabilité, l’accès et la maîtrise de la ressource apparaît dans les travaux de Thierry Curty sur la transition systémique et la prospérité écologique. Elle ne nie pas la nécessité d’importants investissements matériels, notamment pendant les phases d’équipement et de transformation des infrastructures ; elle décrit une évolution de la relation entre prospérité et débit matériel.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : La croissance peut se dissocier de l’extraction de ressources ; La matière devient un capital productif durable.
Distingue : abondance des fonctions et abondance des flux matériels.
Redéfinit : la prospérité comme accès croissant aux fonctions, à la qualité et aux possibilités plutôt que comme accélération permanente du renouvellement des objets.
Explique : pourquoi une société déjà largement équipée peut continuer à s’enrichir sans reproduire indéfiniment la phase d’accumulation matérielle initiale.
Relie : efficacité matérielle, cyclage, automatisation, intégration technologique et économie de la connaissance.
Dépend aussi de : la transition sociétale lorsque le maintien de l’emploi impose artificiellement une rotation élevée de la production.
S’oppose à : l’idée selon laquelle réduire les flux matériels signifie nécessairement réduire le niveau de vie.
Prépare : La croissance du XXe siècle n’est pas toute la croissance ; La prospérité écologique n’est pas une économie de privation ; Produire pour l’usage plutôt que pour maintenir l’emploi.
Repères conceptuels
abondance · prospérité · flux matériels · fonctions · valeur d’usage · durabilité · productivité des ressources · quatrième économie