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La rationalité systémique intègre les conséquences que la rationalité instrumentale ignore

Une décision peut être parfaitement rationnelle au regard de son objectif immédiat et profondément irrationnelle au regard du système dans lequel elle produit ses effets. Une entreprise peut réduire ses coûts en transférant ses déchets dans l’environnement, une politique publique peut améliorer un indicateur économique en dégradant d’autres conditions de vie, une technologie peut résoudre un problème particulier tout en aggravant ceux qui lui sont associés. Dans chaque cas, le raisonnement peut être techniquement correct, mais son périmètre est insuffisant. L’efficacité d’une action ne garantit pas sa rationalité lorsque ses conséquences dépassent les limites du calcul qui l’a déterminée.

Cette contradiction est au cœur de la distinction entre rationalité instrumentale et rationalité systémique. La première recherche les moyens les plus appropriés pour atteindre une finalité préalablement définie. Elle constitue un fondement indispensable de la science appliquée, de l’ingénierie, de l’organisation économique et de l’action technique. Mais lorsque les objectifs sont considérés isolément, l’optimisation peut devenir destructrice pour les conditions qui rendent leur réalisation possible. La rationalité instrumentale ne produit donc pas nécessairement des décisions erronées : elle peut produire des décisions localement efficaces dont la cohérence globale n’a pas été examinée.

Dans son mémoire philosophique de 2007-2008, présenté rétrospectivement dans D’une rationalité instrumentale à une rationalité systémique, Benjamin Rodier identifie l’origine de cette contradiction dans une représentation particulière du rapport entre l’être humain et son environnement. Le sujet calculant se considère comme extérieur au système sur lequel il agit. La nature devient un objet, les ressources des moyens, les conséquences indirectes des éléments secondaires. La notion économique d’externalité révèle précisément les limites de cette séparation : un coût ou un bénéfice peut être absent du calcul d’un acteur tout en étant parfaitement réel pour les autres composantes du système. Or l’acteur n’est jamais véritablement extérieur au monde qu’il transforme : il dépend lui-même des équilibres qu’il modifie.

Cette contradiction apparaît particulièrement dans l’exploitation des ressources naturelles. Une activité industrielle peut générer une valeur économique tout en dégradant l’eau, les sols, la biodiversité ou la santé des populations. Les coûts environnementaux et sanitaires se répercutent alors sur d’autres secteurs, d’autres territoires et parfois d’autres générations. Le Programme des Nations unies pour l’environnement, dans ses Perspectives des ressources mondiales 2024, montre l’interdépendance entre extraction des ressources, changement climatique, destruction de la biodiversité et pollution. La question n’est donc plus seulement de savoir si une activité est profitable, mais si les bénéfices qu’elle procure restent compatibles avec les fonctions naturelles et sociales dont elle dépend. Une production rentable pour son exploitant peut représenter une perte considérable pour l’ensemble.

La rationalité systémique change ainsi le périmètre du raisonnement. Elle considère les interactions entre les composantes, les conséquences différées, les boucles de rétroaction et les effets positifs comme négatifs d’une intervention. Elle ne cherche pas seulement à réduire les dommages d’une activité, mais à comprendre comment transformer son fonctionnement pour produire plusieurs bénéfices compatibles. Cette approche rejoint les travaux de l’OCDE et de l’IIASA sur la pensée systémique dans les politiques publiques, qui montrent les limites des interventions sectorielles face à des problèmes interdépendants. Une solution ne doit plus être évaluée uniquement selon son résultat direct, mais également selon les transformations qu’elle provoque dans les autres parties du système.

Cette évolution change profondément la manière de concevoir les solutions. Traiter les eaux usées comme un effluent à évacuer conduit à optimiser leur collecte et leur épuration. Les considérer comme une circulation de ressources permet d’envisager simultanément la récupération de chaleur, la valorisation des matières organiques, la récupération de nutriments et la réutilisation de l’eau traitée, selon les conditions techniques et sanitaires appropriées. Ce qui constituait une charge devient alors le support de plusieurs fonctions économiques et écologiques. De même, une politique énergétique ne peut être évaluée indépendamment de ses effets sur l’industrie, le logement, la mobilité et les revenus. Le GIEC souligne dans son sixième rapport que les politiques climatiques comportent des synergies et des arbitrages avec le développement durable, dont les résultats dépendent précisément des interactions entre secteurs, des conditions sociales et de leur mise en œuvre.

Le changement concerne également les finalités de l’action. Une société peut perfectionner indéfiniment ses instruments sans remettre en question les objectifs qu’ils servent. Or certains déséquilibres résultent moins d’une insuffisance technique que des critères selon lesquels les décisions sont prises. Dans ses travaux sur les points d’intervention dans les systèmes complexes, Donella Meadows montre notamment que les règles, les objectifs et les représentations qui structurent un système constituent des leviers de transformation plus profonds que la seule modification de ses paramètres. Il ne suffit donc pas de rechercher une production toujours plus efficace : encore faut-il déterminer ce que cette efficacité doit accomplir, préserver et rendre possible. La rationalité systémique interroge autant les finalités du calcul que les moyens employés pour les atteindre.

Benjamin Rodier refuse pour cette raison l’opposition entre la raison moderne et son rejet antimoderne. Les critiques de la rationalité instrumentale, notamment celles de l’école de Francfort, ont montré les conséquences possibles d’une raison réduite à la manipulation et à l’efficacité. Mais abandonner la rationalité scientifique et technique au profit d’un retour à des formes de pensée antérieures reviendrait à perdre les capacités indispensables pour résoudre les problèmes contemporains. Le dépassement doit au contraire être intégratif : conserver la rigueur analytique, l’expérimentation, la connaissance et la puissance technologique, tout en élargissant leur champ d’application aux interdépendances qu’elles avaient insuffisamment prises en compte. Il ne s’agit pas de substituer l’intuition à la raison, mais de développer une raison capable d’intégrer ce que son propre découpage du réel avait rendu invisible.

La transition culturelle trouve ici l’une de ses fonctions fondamentales. Elle transforme la manière dont les individus et les institutions définissent une bonne décision, une activité productive, un progrès ou une réussite. La transition systémique en devient l’expression matérielle : les technologies, les institutions et les mécanismes économiques sont réorganisés pour rendre compatibles les intérêts particuliers, les besoins collectifs et le fonctionnement des écosystèmes. Une telle rationalité n’exige pas de connaître toutes les conséquences futures d’une action, ce qui serait impossible, mais d’identifier les interdépendances déterminantes, d’évaluer les risques, de suivre les résultats et de corriger les décisions lorsque le système réagit. Le progrès civilisationnel ne consiste donc pas à renoncer à la puissance de la raison, mais à lui donner la capacité de comprendre et de maîtriser les conséquences de cette puissance.

Note

La rationalité instrumentale peut intégrer des effets indirects lorsqu’ils figurent dans ses objectifs et ses contraintes. La critique porte sur la réduction habituelle du périmètre de décision, non sur une incapacité logique de tout raisonnement moyens-fins à prendre en compte les conséquences. La rationalité systémique désigne ici l’élargissement des critères de décision aux interdépendances, aux rétroactions et aux finalités collectives. Cette conception, développée philosophiquement par Benjamin Rodier, rejoint des méthodes établies d’analyse systémique sans constituer à elle seule une théorie scientifique unifiée.

Relations conceptuelles

La complexité civilisationnelle impose d’évoluer sans perdre les acquis · La transition est systémique parce que toutes les transformations sont interdépendantes · L’alignement des intérêts est le moteur de la transition systémique · La transition systémique transforme les contraintes en moteurs · Le déséquilibre général apparaît quand l’économie ne satisfait plus la société · La connaissance devient une infrastructure productive · De la première à la seconde civilisation : changer de rapport au monde.

Repères conceptuels

Rationalité instrumentale · Rationalité systémique · Relation moyens-fins · Interdépendance · Externalités · Optimisation locale · Cohérence globale · Boucles de rétroaction · Finalités collectives · Transformation culturelle · Transclusion · Pensée systémique · Transition systémique

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