L’idée selon laquelle une économie ne pourrait croître qu’en consommant toujours davantage de matière paraît intuitive. Produire davantage signifierait nécessairement extraire davantage, transporter davantage, transformer davantage et, finalement, rejeter davantage. Cette relation a effectivement caractérisé une grande partie de l’histoire industrielle, mais elle n’a rien d’une loi physique : elle décrit surtout une certaine manière de produire de la valeur.
Dans l’économie industrielle du XXe siècle, la croissance reposait largement sur l’augmentation des flux : davantage d’automobiles, davantage de bâtiments, davantage d’énergie, davantage de matières premières et davantage d’objets renouvelés rapidement. Il était alors logique que progression économique et extraction matérielle évoluent ensemble. Pourtant, la valeur économique n’est pas une quantité de matière. Elle dépend de l’usage, de la connaissance, de la technologie, de la qualité, du service rendu et de l’organisation du système productif. Deux objets utilisant exactement la même quantité de matière peuvent avoir des valeurs radicalement différentes ; une machine plus précise peut produire davantage avec la même masse, un moteur plus performant rendre un service supérieur avec moins d’énergie, un bâtiment mieux conçu procurer davantage de confort tout en mobilisant moins de ressources pendant son usage.
C’est la base du découplage entre création de valeur et flux matériels. On distingue généralement le découplage relatif, lorsque l’économie croît plus vite que sa consommation de ressources, et le découplage absolu, lorsque la valeur économique continue d’augmenter tandis que la consommation d’une ressource ou certaines pressions environnementales diminuent réellement. C’est ce second niveau qui devient déterminant dans une économie de maîtrise de la ressource : il ne suffit plus seulement de ralentir la croissance des flux, il faut pouvoir augmenter les fonctions disponibles tout en réduisant progressivement les prélèvements devenus inutiles.
Le cyclage constitue l’un des mécanismes fondamentaux de cette transformation. Si une économie récupère une proportion croissante des matières déjà extraites, elle peut développer son activité sans renouveler à la même vitesse son approvisionnement primaire. Un kilogramme de cuivre qui traverse successivement plusieurs générations d’équipements peut produire beaucoup plus de valeur cumulée qu’un kilogramme extrait, utilisé une seule fois puis dispersé. La croissance ne dépend alors plus seulement de la quantité de matière entrant dans le système, mais de la quantité de fonctions que chaque unité de matière peut assurer au cours du temps.
La miniaturisation et l’intégration fonctionnelle agissent de la même manière. Un téléphone contemporain rassemble des fonctions qui auraient autrefois nécessité un appareil photographique, un téléphone, un GPS, un lecteur audio, une calculatrice, des cartes routières, des journaux et quantité d’autres objets ou infrastructures. Cela ne signifie évidemment pas qu’un smartphone soit immatériel : il mobilise des métaux, de l’énergie, des réseaux et d’immenses infrastructures numériques. Mais il montre qu’une même masse matérielle peut concentrer un nombre croissant de fonctions. La densité fonctionnelle peut ainsi progresser beaucoup plus vite que la masse nécessaire pour les fournir.
La connaissance amplifie encore cette évolution. Lorsque la valeur dépend davantage d’un algorithme, d’un modèle scientifique, d’une architecture, d’une molécule, d’un procédé ou d’une conception industrielle, une part croissante de la richesse provient moins de la quantité de matière mobilisée que de la manière dont elle est organisée. L’économie ne devient pas immatérielle ; elle devient plus intensive en connaissance et plus productive en matière. Toute économie continuera à reposer sur de l’énergie, des infrastructures et des ressources physiques, mais rien n’oblige pour autant chaque augmentation de prospérité à entraîner une augmentation proportionnelle de l’extraction.
Entre l’économie matérielle brute et l’économie prétendument immatérielle existe tout l’espace de l’innovation. Un matériau plus léger peut remplacer un matériau plus lourd ; une structure intégrée supprimer des dizaines de composants ; une fabrication additive limiter une partie des chutes ; un logiciel améliorer l’utilisation d’une flotte existante ; une maintenance prédictive éviter des défaillances coûteuses ; une matière cyclée remplacer une matière nouvellement extraite ; un procédé industriel produire davantage avec moins d’énergie. La croissance change alors progressivement de nature : elle ne signifie plus nécessairement davantage de tonnes traversant l’économie, mais davantage de précision, de qualité, de durée, de mobilité, de connaissance, de puissance de calcul et de fonctions produites avec un stock matériel mieux maîtrisé.
Il existe toutefois une difficulté réelle : l’amélioration de l’efficacité peut entraîner une augmentation des usages. Une technologie moins coûteuse ou moins gourmande peut être davantage utilisée, au point que les gains unitaires soient en partie absorbés par la hausse des volumes. Cet effet ne réfute pas le découplage ; il montre simplement que l’efficacité d’un composant et le bilan du système ne sont pas la même chose. C’est précisément pourquoi la transition doit être systémique : efficacité, énergie bas-carbone, cyclage, substitution des matières, conception industrielle et maîtrise des flux doivent progresser ensemble.
L’objectif n’est donc pas de produire moins parce que le monde serait condamné à manquer. Il est de devenir suffisamment efficace pour que l’augmentation de la richesse cesse d’exiger l’augmentation correspondante des prélèvements. Une société peut voyager davantage tout en réduisant l’intensité matérielle et énergétique de chaque déplacement ; fournir davantage de services avec moins d’équipements distincts ; construire plus de valeur avec des matières déjà présentes dans son économie ; augmenter son niveau de vie sans augmenter au même rythme son extraction primaire.
Cette transformation oblige à distinguer croissance de la valeur et croissance du débit matériel. Le XXe siècle les a largement fait progresser ensemble, au point de rendre leur association presque évidente. La quatrième économie, de la maîtrise de la ressource, consiste précisément à les séparer de plus en plus.
La question écologique cesse alors d’être « faut-il choisir entre croissance et environnement ? ». Elle devient : comment faire croître la valeur, les fonctions et la prospérité tout en réduisant la quantité de ressources nouvelles nécessaire pour les produire ?
C’est cette capacité, beaucoup plus que la stagnation matérielle, qui définit la maîtrise de la ressource.
Note
Le découplage absolu ne signifie pas que toutes les consommations matérielles puissent diminuer simultanément et partout dès qu’une économie croît. Certaines transitions nécessitent au contraire d’importants investissements physiques : réseaux électriques, logements, transports, capacités de production ou nouvelles infrastructures. La thèse est structurelle : à mesure que le stock matériel augmente, que les matières sont cyclées et que leur productivité progresse, la création de valeur peut devenir progressivement moins dépendante de l’augmentation permanente de l’extraction primaire.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : La matière devient un capital productif durable ; La maîtrise de la ressource change la nature de l’économie.
Distingue : croissance économique, croissance de la valeur et croissance des flux matériels.
Explique : comment cyclage, miniaturisation, intégration, connaissance, efficacité et substitution peuvent accroître la valeur produite par unité de ressource.
Permet : un découplage relatif puis, dans certains flux, un découplage absolu entre prospérité et extraction primaire.
Ne suppose pas : une économie immatérielle ni la disparition des besoins physiques.
Exige : d’analyser le système complet afin que les gains d’efficacité ne soient pas annulés par l’augmentation des volumes.
Répond à : l’idée selon laquelle toute croissance serait nécessairement incompatible avec les contraintes environnementales.
Prépare : L’abondance du XXIe siècle ne repose plus sur l’accumulation de flux ; La croissance du XXe siècle n’est pas toute la croissance ; L’efficacité ne suffit pas : comprendre l’effet rebond.
Repères conceptuels
découplage · croissance · extraction · productivité des ressources · cyclage · valeur · flux matériels · efficacité