En économie, la croissance signifie l’augmentation du PIB réel, c’est-à-dire de la valeur ajoutée produite par une économie. Elle ne signifie donc pas, par définition, davantage de population, davantage de consommation ou davantage de matière transformée. Ces éléments peuvent soutenir la croissance, mais ils n’en constituent pas la définition.
Au XXe siècle, la croissance s’est largement appuyée sur l’industrie de masse. Produire davantage d’automobiles, d’acier, de logements, d’équipements ou de biens de consommation augmentait simultanément la production, l’emploi et le PIB. Cette croissance industrielle a permis un développement social considérable, mais elle a également associé dans les représentations collectives augmentation de la richesse et augmentation des flux matériels.
Cette association est historique, pas nécessaire. Avant l’ère industrielle, l’augmentation de la puissance économique reposait davantage sur l’agriculture, l’extraction, le commerce, l’appropriation de territoires ou la guerre. L’industrie a ensuite constitué le moteur dominant du développement. Rien n’impose que le moteur du XXIe siècle reste le même.
La connaissance, l’intelligence, la technologie et les services peuvent produire beaucoup plus de valeur avec beaucoup moins de matière. Une innovation, un logiciel, un nouveau matériau, une méthode scientifique ou une optimisation industrielle peuvent créer une forte valeur ajoutée sans exiger une augmentation proportionnelle des volumes physiques. Une économie peut donc croître tout en stabilisant, voire en réduisant sa population, sa consommation de matières premières ou le nombre d’objets produits.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement utilise précisément la notion de découplage : augmenter l’activité économique tout en réduisant l’utilisation de ressources et les impacts environnementaux. Le découplage absolu est atteint lorsque l’impact environnemental diminue alors même que l’activité économique augmente.
La question écologique n’est donc pas : faut-il de la croissance ou de la décroissance ? Elle est : qu’est-ce qui doit croître et qu’est-ce qui doit décroître ?
Les extractions, les pollutions, les émissions, les pertes de matière et les destructions d’écosystèmes doivent décroître. Mais la connaissance, la valeur produite, la productivité, la qualité, la restauration écologique et la capacité à dépolluer peuvent au contraire croître fortement.
Une décroissance de la production de valeur ne constitue pas en elle-même une politique écologique. Restaurer un fleuve, dépolluer un sol, capter du CO₂, reconstruire un écosystème, cycler des matières, produire de l’énergie propre ou inventer de nouveaux procédés exigent des connaissances, des infrastructures, des équipements et des investissements. La transition écologique demande donc une économie extrêmement productive, mais dont la production change de nature.
Le sentiment de contrainte ne constitue pas davantage une mesure de l’efficacité écologique. Se priver, réduire une consommation ou accepter une baisse de confort peut parfois être nécessaire, mais l’effort ressenti ne garantit aucun résultat environnemental. Une politique n’est pas écologique parce qu’elle fait souffrir : elle l’est lorsqu’elle réduit effectivement la pression sur l’environnement ou restaure ce qui a été dégradé.
Faire moins pour polluer moins reste une diminution de la pollution. La restauration exige davantage : retirer la pollution déjà présente.
Une économie régénérative transforme ainsi ce que l’activité humaine a dispersé dans l’environnement en nouvelle ressource productive. CO₂, métaux, matières plastiques, nutriments, polluants ou stocks anthropiques peuvent être récupérés, séparés, transformés et réintroduits dans l’économie. Ce que l’on peut appeler l’anthropie — la matière et les perturbations produites par l’activité humaine puis abandonnées dans l’environnement — devient elle-même un gisement à exploiter afin de restaurer le système naturel.
La croissance du XXIe siècle peut donc reposer sur une logique inverse de celle du siècle précédent : plus de valeur, mais moins d’extraction ; plus d’intelligence, mais moins de matière perdue ; plus de production économique, mais davantage de restauration écologique.
Dans cette perspective, le XXIe siècle n’est pas condamné à organiser une longue contraction. Il peut ouvrir une nouvelle période de prospérité, comparable dans son dynamisme aux Trente Glorieuses, mais fondée cette fois sur l’intelligence, l’automatisation, le cyclage, la dépollution et la régénération.
La transition écologique n’exige alors pas la fin de la croissance.
Elle exige de changer ce qui croît.
Note
Le PIB mesure la valeur ajoutée créée par la production de biens et de services ; il ne mesure pas directement le bien-être, la qualité écologique ou la répartition de la richesse. Une croissance du PIB peut donc accompagner aussi bien une augmentation qu’une diminution des pressions environnementales selon la structure de l’économie.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement distingue le découplage relatif, lorsque l’impact environnemental augmente moins vite que l’économie, du découplage absolu, lorsque l’impact diminue pendant que l’activité économique continue d’augmenter. Cette distinction correspond directement au principe d’une croissance régénérative.
Cette conception rejoint la définition de la croissance régénérative développée dans le manifeste de Thierry Curty : augmenter la richesse collective tout en réduisant la pression sur les ressources et en restaurant les écosystèmes.
Relations conceptuelles
S’appuie sur : La croissance peut se dissocier de l’extraction de ressources · Complète : L’abondance du XXIe siècle ne repose plus sur l’accumulation de flux · Prolonge : La maîtrise de la ressource change la nature de l’économie · Relie : croissance, productivité, intelligence, ressources et environnement · Distingue : croissance de la valeur et croissance des flux matériels · Transforme : la croissance industrielle en croissance régénérative · S’appuie également sur : Dépolluer peut devenir une activité productive et De l’économie circulaire à l’économie symbiotique · Prépare : une économie dans laquelle restauration et dépollution deviennent elles-mêmes des sources de valeur.
Repères conceptuels
Croissance · PIB · Valeur ajoutée · Découplage · Croissance régénérative · Production de valeur · Intelligence · Productivité · Dépollution productive · Anthropie · Économie symbiotique · Prospérité