La démocratie représentative concentre l’expression politique dans quelques scrutins espacés. Entre deux élections, des centaines de décisions sont prises sans consultation directe de la population, tandis que le référendum classique réduit généralement une question complexe à une opposition entre deux camps.
Le numérique permet d’imaginer une architecture différente : une application démocratique permanente dans laquelle chaque citoyen dispose d’une identité vérifiée et d’un profil qu’il construit lui-même, afin de recevoir les questions auxquelles il est concerné ou suffisamment préparé pour participer.
Le profil pourrait intégrer le territoire, les domaines d’expérience, les centres d’intérêt et les compétences déclarées ou validées. L’objectif n’est pas de séparer une population « compétente » d’une population qui ne le serait pas : personne n’est compétent sur tout, tandis que presque chacun possède une expérience ou des connaissances pertinentes dans certains domaines.
Les citoyens ne seraient donc pas continuellement sollicités sur toutes les décisions. Chacun verrait principalement les questions correspondant à son profil et pourrait développer celui-ci s’il souhaite participer à d’autres domaines.
Le second élément essentiel serait le recours au jugement majoritaire. Au lieu de choisir exclusivement une proposition contre toutes les autres, chaque participant attribue une mention à chacune d’elles. Plusieurs solutions peuvent ainsi être évaluées simultanément et une proposition peut être largement jugée acceptable sans que toutes les autres soient considérées comme battues.
Cette architecture réduit la logique politique du vainqueur et du vaincu. Une consultation peut faire apparaître plusieurs solutions bien évaluées, un compromis largement acceptable ou au contraire une proposition soutenue avec enthousiasme par une minorité mais rejetée par une grande partie de la population.
Elle modifie également l’économie de l’influence. Dans un scrutin binaire serré, déplacer une faible proportion des électeurs d’un camp vers l’autre peut suffire à inverser entièrement le résultat. Une déclaration, une polémique ou une séquence médiatique peut donc acquérir une importance démesurée au moment décisif.
Avec le jugement majoritaire, une manipulation doit agir sur la distribution des appréciations. Ajouter artificiellement quelques jugements extrêmes ne suffit pas nécessairement à modifier la mention majoritaire : pour peser réellement sur le résultat, il faut déplacer suffisamment d’évaluations autour du cœur de la distribution. L’effort nécessaire pour influencer significativement une consultation peut ainsi devenir beaucoup plus important que celui requis pour faire basculer un vote binaire.
Cela ne dispense évidemment pas l’application de sécuriser les identités, l’unicité de la participation et l’intégrité du dépouillement. Mais le rendement d’une fraude marginale peut devenir beaucoup plus faible. Influencer quelques votes ne suffit plus nécessairement à transformer un « oui » en « non » et à retourner toute la décision ; il faut modifier suffisamment la structure des jugements pour déplacer le résultat. Le rapport coût-bénéfice d’une manipulation s’en trouve fortement dégradé.
Cette démocratie continue pourrait comporter plusieurs niveaux. Certaines consultations resteraient indicatives ; d’autres pourraient participer directement à la décision lorsque les règles institutionnelles leur donnent cette fonction. Les mêmes profils pourraient également servir à constituer des panels temporaires de citoyens participant aux travaux parlementaires sur un thème précis.
Le système exige enfin une formulation transparente des questions, une pluralité réelle des propositions, des règles publiques de qualification des profils et un dépouillement auditable. La technologie ne décide pas qui a raison : elle fournit l’infrastructure permettant à une intelligence politique beaucoup plus distribuée de s’exprimer.
Le principe n’est donc pas de remplacer chaque décision par un vote permanent de toute la population. Il consiste à rendre la participation continue, distribuée et adaptée aux sujets, tout en substituant autant que possible l’évaluation de plusieurs solutions à l’affrontement entre deux camps.
La démocratie ne serait plus seulement le droit de choisir périodiquement ceux qui décideront. Elle deviendrait aussi la capacité d’intervenir régulièrement dans les décisions elles-mêmes, sans que chacune d’elles doive devenir une bataille politique à gagner ou à perdre.
Note
Cette proposition est développée dans (Ré)Inventer la démocratie, où sont notamment envisagés un fichier central d’identités vérifiées, des profils déterminant les consultations accessibles à chacun et l’utilisation du jugement majoritaire pour évaluer plusieurs propositions plutôt que répondre seulement par oui ou non.
Le jugement majoritaire, développé par Michel Balinski et Rida Laraki, repose sur une échelle commune d’évaluation et sur la mention majoritaire. L’argument présenté ici sur la fraude doit être compris comme une distinction entre sécurité informatique et sensibilité du mode de décision à une manipulation marginale : l’application doit rester sécurisée, mais modifier significativement une distribution de jugements peut demander une manipulation beaucoup plus étendue que le déplacement de quelques voix dans un scrutin binaire extrêmement serré.
Relations conceptuelles
Complète : Le collège présidentiel : cinq présidents pour un exécutif continu, en introduisant une participation populaire continue entre les élections.
S’appuie sur : le jugement majoritaire comme méthode permettant d’évaluer plusieurs propositions sans réduire la décision à une opposition binaire.
Transforme : la consultation citoyenne ponctuelle en infrastructure démocratique permanente.
Réduit : la logique du tout ou rien, la polarisation entre deux camps et la valeur politique d’un basculement marginal de l’opinion.
Permet : d’adresser différentes consultations à différents ensembles de citoyens selon leur territoire, leur situation, leur expérience ou leur profil thématique.
Peut alimenter : la constitution de panels citoyens temporaires appelés à participer aux travaux parlementaires sur un objet déterminé.
Complète également : Des parrainages citoyens pour ouvrir sans supprimer le filtre présidentiel, en donnant au citoyen une capacité d’intervention politique au-delà du seul choix périodique des représentants.
Participe à : une démocratie plus continue, distribuée et évolutive, dans laquelle représentation et participation directe peuvent coexister.
Repères conceptuels
Jugement majoritaire · Démocratie continue · Profil de votant · Consultation citoyenne · Participation distribuée · Mention majoritaire · Vote multidimensionnel · Identité démocratique numérique · Panel citoyen · Scrutin non binaire · Influence électorale · Démocratie numérique