Travail et activité : distinguer la contrainte de l’activité humaine
ID: 131 Modified UTC: 2026-09-22T10:04:21+00:00 Canonical URL: https://its-lan30.org/fiche/travail-et-activite-distinguer-la-contrainte-de-lactivite-humaine/ Text URL: https://its-lan30.org/ia/fiche/131/ Complement URL: https://its-lan30.org/ia/complements/131/ Categories: Citoyenneté et participation | Coopération et communs | Démographie | Économie | Entreprise | Transition sociétale | Travail et emploi | Vivre ensemble Tags: activité | activité choisie | activité contributive | activité économique | activité humaine | activité libre | activité rémunérée | aliénation | automatisation | autonomie | autonomie économique | centralité de l’emploi | contribution | contributisme | disparition de l’emploi | dissociation emploi revenu | droit à l’activité économique | droit au travail | économie post-travail | émancipation par l’automatisation | emploi | emploi comme institution | exécution | fin de l’emploi | fin du travail | fonction humaine | gains de productivité | intelligence collective | lien social | organisation du travail | organisation sociale | productivité | rapport de subordination | réduction du besoin de travail | revenu | robotisation | salariat | sécurité matérielle | sens du travail | société du travail | société post-travail | subordination | temps libéré | transition sociétale | travail | travail choisi | travail contraint | travail salarié | travail subi | travail-action | travail-torture Portals: societe
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Et si la disparition du travail contraint libérait l’activité humaine au lieu de la supprimer ?
Distinguer travail, emploi et activité permet de comprendre pourquoi l’automatisation peut réduire la contrainte sans effacer la contribution.
Contenu integral
Nous employons couramment les mots « travail », « emploi » et « activité » comme s’ils désignaient à peu près la même chose. Cette confusion devient pourtant problématique au moment où l’automatisation réduit progressivement la nécessité de recourir au travail humain pour produire. Si la société considère que l’activité humaine n’existe qu’à travers l’emploi, toute disparition d’emploi apparaît comme une menace. Si elle distingue au contraire le travail de l’activité, l’automatisation peut être comprise comme une possibilité de transférer une part croissante de l’effort contraint vers les machines sans rendre l’humain inactif.
Le mot « travail » lui-même porte une histoire associée à la peine et à l’effort. Ses usages anciens renvoient notamment au tourment, à la fatigue et aux douleurs de l’accouchement ; le verbe « travailler » est rattaché au latin populaire tripaliare, « torturer », dérivé de tripalium. Le mot désigne également encore un dispositif servant à immobiliser certains gros animaux pour les soigner.[1] Cette origine ne suffit évidemment pas à définir ce que nous appelons aujourd’hui le travail, mais elle rappelle qu’il a longtemps été associé à une activité pénible ou subie.
Albert Jacquard distinguait ainsi le « travail-torture » du « travail-action » : d’un côté l’activité imposée, répétitive ou dépourvue de sens pour celui qui l’exécute ; de l’autre celle qui permet de rencontrer, créer, participer, apprendre ou se réaliser.[2] Cette distinction est fondamentale parce qu’elle ne dépend pas nécessairement du métier exercé. Une activité physiquement difficile peut être choisie, passionnante et porteuse de sens, tandis qu’une fonction apparemment confortable peut devenir profondément aliénante si elle est subie.
Ce n’est donc pas l’activité humaine qu’il s’agit de faire disparaître, mais la nécessité de subordonner l’existence à une activité contrainte pour obtenir les moyens de vivre. Autrement dit, libérer l'humain de son aliénation que constitue la contrainte du travail. Si deux personnes travaillent ensemble, le patron et son salarié, ils font exactement la même chose, mais à un moment donné le patron dit à son salarié : "bon, toi tu continues, moi j'ai conseil municipal". Le patron ne « travaille » pas, il n'est pas aliéné, puisqu'il a la capacité, que son salarié n'a pas, d'aller prendre des décisions au conseil municipal à sa place, sans lui demander son avis. Le salarié travaille, il est aliéné, le patron a une activité économique, aussi pénible lorsqu'il la pratique, mais librement consentie, il peut charger quelqu'un d'autre de le faire. C'est la définition du rapport de subordination.
La centralité contemporaine de l’emploi répond à une organisation économique historiquement déterminée. La société industrielle avait besoin de produire massivement, donc de mobiliser beaucoup de travail humain. Le salaire distribuait en retour du pouvoir d’achat, permettant à la population de consommer cette production. L’emploi remplissait ainsi simultanément plusieurs fonctions : produire, distribuer le revenu, intégrer socialement et donner accès à la consommation.
Cette organisation s’est profondément inscrite dans notre représentation de la société. La Déclaration universelle des droits de l’homme consacre d’ailleurs en 1948, dans son article 23, le droit au travail, au libre choix de celui-ci, à des conditions satisfaisantes et à la protection contre le chômage.[3] Dans le contexte économique et technologique de l’époque, garantir l’accès au travail constituait logiquement l’un des principaux moyens de garantir l’autonomie matérielle.
Mais une solution historiquement nécessaire ne constitue pas nécessairement une organisation définitive.
À mesure que la productivité augmente et que les machines deviennent capables d’assurer davantage de fonctions productives, le besoin économique de travail humain peut diminuer sans que les besoins humains disparaissent. Continuer à considérer l’emploi comme la seule forme légitime d’activité conduit alors à un paradoxe : chercher à créer du travail simplement parce que chacun doit travailler, y compris lorsque la technologie permettrait de produire la même chose avec moins d’effort humain.
L’activité, elle, n’a aucune raison de disparaître. Apprendre, créer, concevoir un projet, prendre soin des autres, participer à la vie locale, transmettre un savoir, développer un logiciel libre, contribuer à une association, restaurer un écosystème, faire de la recherche ou participer à une décision collective sont des activités. Certaines sont salariées, d’autres marchandes, bénévoles, coopératives ou simplement sociales. Toutes peuvent pourtant produire de la valeur au sens économique, social, culturel ou collectif.
La transition consiste alors à déplacer progressivement la fonction humaine. Tant que la force de travail était indispensable à la production, l’humain devait largement servir l’outil productif. L’automatisation permet d’inverser cette relation : la machine peut devenir l’exécutante d’une connaissance, d’une décision ou d’une intention humaine.
L’humain cesse progressivement d’être indispensable comme force d’exécution pour devenir davantage concepteur, coordinateur, créateur, décideur et contributeur.
La diminution du travail nécessaire ne conduit donc pas mécaniquement à l’oisiveté. Elle ouvre au contraire un espace dans lequel l’activité peut se diversifier. Le problème n’est plus seulement de donner à chacun un emploi, mais de construire une organisation sociale permettant à chacun de vivre, d’agir et de contribuer sans que toute activité doive nécessairement prendre la forme du salariat.
Cette distinction entre travail et activité constitue ainsi l’une des conditions intellectuelles de la transition vers une société où l’automatisation libère du temps humain au lieu de produire simplement du chômage.
Note
- L’histoire lexicale du terme est plus complexe que la formule populaire « travail = tripalium », mais le CNRTL atteste bien les sens anciens liés à la peine et au tourment ainsi que la filiation de *travailler* avec *tripaliare*.
- Albert Jacquard a explicitement développé la distinction entre « travail-torture » et « travail-action », ce dernier relevant de la rencontre, du projet et de la réalisation de soi.
- L’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît notamment le droit au travail et au libre choix de son travail.
Relations conceptuelles
**Prépare :** La fin de l’emploi n’est pas la fin de l’activité humaine ; Le contributisme ; L’humain comme architecte plutôt que comme exécutant
**Dépend de / est renforcée par :** L’automatisation comme libération potentielle
**Entre en tension avec :** La centralité sociale de l’emploi ; La création d’emplois comme objectif en soi
**Permet de comprendre :** pourquoi une réduction du besoin de travail humain ne signifie ni inactivité ni disparition de la contribution sociale
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Et si la disparition du travail contraint libérait l’activité humaine au lieu de la supprimer ?
Distinguer travail, emploi et activité permet de comprendre pourquoi l’automatisation peut réduire la contrainte sans effacer la contribution.